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Littérature française

« Fille » une histoire forte d’éducation patriarcale et de dictature du genre.

C’est l’histoire d’une femme mais finalement de nous toutesCe roman de Camille Laurens déploie, avec brio, la célèbre citation de Simone de Beauvoir, dans le « Deuxième Sexe » : « On ne naît pas femme : on le devient ».  Et cela arrive bien plus tôt qu’on ne le pense… Dès la proclamation de notre sexe à la naissance !  En nommant, on crée du réel… 

Le récit de la vie de Laurence (Laurens ?) débute à la fin des années 50, quand l’échographie balbutiait encore. Le « C’est une fille !» de la sage-femme, ouvrait alors la voie aux déterminants genrés.  Vous savez bien, ces partis-pris inconscients, ces comportements acquis et ces résidus d’imaginaires collectifs, étroitement liés au sexe du bébé.

Au commencement il y eût le père

Ils projettent instantanément le petit garçon dans un avenir triomphant et la petite fille dans le sien dépendant. Et souvent dans le non-être, le naître pas. L’avenir de Laurence s’ébauche donc, sur la déception d’un père, rêvant de fils-miroir et de circuits électrique.  S’en suit une vie de fille, femme, amante, mère entre résistance et compromis, pliants sous le poids d’une éducation genrée difficile à contrer.

La force de ce roman est de pourtant rester un roman. Ce n’est pas un essai mais bien l’histoire d’une fille emportée par un destin qui la dépasse et que ni elle ni sa mère ne contrôle.

Et puis un jour, Laurence à une fille qui n’acceptera pas de baisser la tête et qui veut jouer aux billes et au foot parce que la poupée et la dînette l’ennuie. Une jeune fille d’aujourd’hui qui veut être libre de ses choix et de sa vie. Plantant là sa mère et son histoire. 

Un vrai roman de « désapprentissage« 

C’est fort car ce n’est jamais de la théorie, Camille Laurens met bout à bout la foultitude de petits détails qui coupent les ailes aux petites filles. Et peu à peu son récit devient universel et ravive nos anecdotes personnelles. C’est ainsi que son histoire devient la nôtre. Un terrain favorable à ce qu’on nomme joliment la sororité et donc à la solidarité. Elle dénoue les petites complaisances, parfois complicité, à accepter l’ordre d’un monde où les filles ne pourrait être que victimes. Démonter les mécanisme de l’éducation patriarcale c’est le premier pas vers la liberté. Ce livre nous y invite.

L’évidence d’une prise de conscience

On retrouve dans le roman de Camille Laurens, la force des Marie Cardinal ou Benoite Groult qui à partir d’une vie de femme -souvent la leur- provoquaient une évidence, une prise de conscience de notre propre condition féminine, comme on disait à l’époque. Ces livres étaient alors les meilleurs moyens d’acquérir une conscience féministe. Et bien cela continue !

Décidément cette rentrée est pleine de bonne surprise ! Il faut lire « Fille » car on y on trouve une parcelle de nous-mêmes qui aide à grandir et à être fière de notre « condition ». C’est un beau roman…

Fille, Camille Laurens, Gallimard, 19,50

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Sankhara : Confinage et fracas du monde

Cela fait quelques mois que je veux vous parler de ce livre et je reporte, je reporte… Pourquoi ? Je ne sais pas… La vie qui passe à 100km/h sans doute. 

Rien à voir avec ce que nous vivons aujourd’hui ! Maintenant le temps prend son temps, on l’entendrait presque s’écouler dans le sablier. Sauf si on est soignant, agriculteur, service public ou alimentaire -merci à eux-  où là on court après le temps avec une forte envie de le faire reculer pour mieux s’y préparer.

Finalement, c’est le bon moment pour vous parler de ce livre. Il retrace si bien la période que nous vivons. 

Hélène et Sébastien, jeunes parents de petites jumelles, ont pris du champ l’un vis-à-vis de l’autre. Sébastien, journaliste, travaille comme un forcené au desk actu de l’AFP et Hélène s’est retrouvée, sans l’avoir voulu vraiment, sans s’y être opposée non plus, gardienne du foyer. Heureusement elle écrit : du non publié, du secret, du non montrable. Petit à petit, dans leur histoire, elle devient celle qui ne bosse pas, celle qui ne fait rien, l’invisible du couple.

Et puis un jour ça pète!

Hélène fait son sac et part dix jours, seule, sans dire où et en spécifiant qu’elle est injoignable. Elle rejoint une retraite Vipassana, de la méditation et du strict silence dans une campagne française. Elle plonge dans le grand silence à la recherche d’elle-même, parfois en luttant parfois en glissant. Certain pourrait penser que c’est un séjour pour bobo new-age, il s’agit plutôt d’un combat, d’un bras de fer avec soi, d’un strip-tease de l’âme, d’un échange d’une armure extérieure pour une autre intérieure que l’on touche de temps à autre, au fil de l’expérience. Hors du fracas du monde.

Sébastien, de son côté, se débat, il ne comprend rien. Persuadé qu’Hélène le trompe, il fait n’importe quoi. Invente les scenarii les plus farfelus. Et puis, le 11 septembre, le premier drame du XXIe siècle explose…

Finalement les deux protagonistes incarnent les deux parties de nous-mêmes, celle qui se met en retrait, forcée ou non, pour retrouver quelque chose d’elle-même qui se serait perdu à l’extérieur. Et l’autre est planté dans le présent d’un monde qui s’écroule violemment et qui est pourtant le nôtre. Le seul qu’on est à vivre finalement.

Le roman est construit sur ce double miroir, celui que nous tend Hélène sur l’urgence à ralentir, se dépouiller, trouver ses fondamentaux et celui que nous tend Sébastien, les yeux grands ouverts sur un monde qui s’écroule.

Frédérique Deghelt est une conteuse en finesse qui ne cesse de nous poser de façon romanesque les questions bien réelles de notre époque. La plus belle puisque c’est la nôtre et que c’est la seule que nous ayons à vivre.

Sankhara de Fréderique Deghelt chez Actes Sud paru le 8 janvier

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Sagrada Familia et Pater Monster

Hors d’ici, Florence Delaporte, Le Cherche-Midi.

Qu’il est difficile de s’extraire de sa famille même quand elle ne vous donne rien… C’est toute l’histoire de Jeanne, une toute jeune-femme de 20 ans qui va devoir choisir entre rester en France ou vivre aux Etats-Unis, la famille ou le mariage, les études ou la figuration conjugale… Difficile de savoir qui on est quand on a eu, comme seule figure paternelle, une brute dotée d’une voix qui fait peur. Un père écrasant, violent, aux humeurs incontrôlables,  portées comme une blessure de guerre. Une mère qui ne dit rien, ne voit rien et consent, en ajoutant « Mais votre père vous aime » … Alors Jeanne hurle de l’intérieur, se défend envers et contre tous, agie par une unique envie : partir, se tirer, foutre le camp, avant que le temps ne l’engloutisse. Héroïque Jeanne qui passe au travers du déni familial, du mensonge paternel, des regrets maternels… Florence Delaporte suit mot à mot sa petite rebelle, dans une langue qui lui ressemble : forte et directe, fière et pudique. Ce roman intimiste remarquable de la rentrée 2020, est aussi une chronique de la vie à Rouen, dans les années 70 peut-être, ce n’est pas précisé. Jeanne, jeune héroïne du XXe siècle, y incarne à elle seule le combat contre le patriarcat, la violence sourde, subtile, perverse, tapie au sein de la famille bourgeoise, celle qui empêche de grandir.   Au travers elle, ce sont aussi les balbutiements du féminisme qui traversent ce roman, une prise de conscience solitaire avant même d’être un combat solidaire.

Bio express
Naissance : Rouen, 1959
Profession : traductrice et écrivaine.

Etudes :
États-Unis (l’Université de Wayne State, 1979-1980)

Allemagne (l’Université de Fribourg-en-Brisgau, 1980-1981) 

France (master lettres modernes, l’Université de Poitiers, 1990-1991).

Premiers livres : « Sœur Sourire. Brûlée aux feux de la rampe », en 1996. 

« Je n’ai pas de château », son premier roman, obtient le Prix Wepler 1998.