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Littérature française

« Nos espérances » ou l’histoire d’une génération désenchantée

Trois amies, trois histoires de femmes qui pourraient être celles de nos meilleures amies si nous avions quarante ans. Liss, Annah et Cate sont trois londoniennes emportées par le vent et le tourbillon de leur vie mais très lestées par les premiers bilans. Ce moment où un léger mouvement de tête vers l’arrière nous invite à se poser.  Plus tout à fait jeunes mais assurément pas vieilles, leurs premiers choix ont clairement passés le cap des options. « Nos espérances » est le roman de nos petites ou grandes trahisons de jeunesse. Choisir c’est trahir ? Un peu quand même… en tout cas ses propres illusions et souvent le moteur de sa jeunesse. 

L’amitié, un rempart complexe contre l’adversité

Anna Hope, l’autrice, opère un va et vient entre les balbutiements de leur affection en 1995, les silences et bégaiements des années suivantes jusqu’en 2018. Sans suivre pourtant de chronologie, le roman ressemble plutôt à une analepse, un va et vient entre hier et aujourd’hui. Comme des retrouvailles quand on s’est perdu de vue et qu’il manque des bouts d’histoire de l’une ou l’autre. Tous ces petits bouts finissent par prendre forme.  Vingt-trois ans d’amitié ce n’est pas rien et comme dans un couple, il y a des hauts et des bas sauf que, cette fois, la partie se joue à trois et que l’une d’entre-elles servira toujours de traits d’union aux deux autres. Pourquoi Liss, Cate et Hannah ont-elles préservé une telle amitié ? Sans doute parce qu’elle aura été leur bouée de survie toutes ses année où ce n’est pas si simple d’être jeune. Elle subsiste comme une trace de leur innocence, de leur croyance solide dans tous les possibles et est devenue la gardienne de cette lumière triomphante de leurs premières années. Qui la lâcherait ?

Une histoire de sororité sans dogmatisme

La force de ce roman est d’avoir installé ce thème universel dans notre époque. Peut-être est-il encore plus difficile d’être jeune aujourd’hui ? Ces trois femmes se débattent dans une époque « no future » où il est bien difficile de cultiver ses espérances, quand on appartient à cette « génération désenchantée », comme le chante Mylène Farmer. Elles se fraient donc, avec courage, une voie dans les nouveaux questionnements de ce XXIe siècle. Faire partie du monde ou juste agir dans sa vie ? Construire une famille sans illusions ou bien apprendre à vivre avec son désir non réalisé d’enfant ? Accepter que le mot réussite ne s’accorde pas au pluriel, surtout si on veut répondre aux injonctions de performance ? Vivre avec ses déceptions et ses manques ou écrire sa propre vie ?

Anna Hope réussit à rendre son lecteur captif de cet enchevêtrement de dilemmes contemporains, comme elle avait su le faire avec son magnifique « Salle de bal ». C’est une observatrice de l’intérieur, de l’intime. 

L’influence d’Alison Lurie et Doris Lessing ?

On retrouve en la lisant un plaisir connu avec Alison Lurie ou Doris Lessing. Elle dessine les contours d’une histoire des femmes d’aujourd’hui, de sororité aurait-on dit, il y a quelques temps, sans avoir peur de ce joli mot. D’ailleurs le titre en Français, choisi par son éditeur, ne s’en cache pas trop. Il y a dans ce « Nos » un peu de chacune d’entre nous. Sur les traces de ses deux illustres aînées, on se sent prête à suivre Anna Hope à toutes les pages. Je ne saurai trop vous conseiller d’emporter ce livre dans votre valise déconfinée. Jeanne Thiriet

« Nos espérances », Anna Hope, Gallimard

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Inspiration ou transpiration ?

Miroir de nos peines, Pierre Lemaître, Albin-Michel

Pierre Lemaître l’avait promis, sa trilogie Les enfants du désastre puissamment entamée avec Au-revoir là-haut, Goncourt 2013, se termine avec ce troisième opus Miroir de nos peines.

Fidèle à l’ambition de son auteur de s’inscrire dans la tradition des grands feuilletons du XIXe siècle, l’épopée se conclue avec la Seconde Guerre mondiale, de la Drôle de guerre à la Débâcle.  On y suit, Louise, tout petit bout de chou croisé dans Au-revoir là-haut, devenue une jeune-femme mélancolique, aux aventures rocambolesques, en compagnie du bien rondouillard monsieur Jules, bistrotier faisant office de substitur paternel. Comme précédemment, Lemaître construit avec dextérité une famille d’aventuriers qui, plus que l’intrigue, vous collent aux doigts qui tournent les pages -et oui, je lis à l’ancienne, sur du bon papier blanc, qui sent l’encre et le bel ouvrage. Au milieu de tous ces premiers sujets, ma préférence ira à Désiré, imposteur surdoué, qui au fil du récit passe de profession en profession avec maestria et mensonge éhonté, Lemaître se révélant aussi bon dans la comédie que la tragédie, vous allez bien vous marrer. Voilà pourquoi, on ne raconte pas l’intrigue de ce troisième volet, parce que ce n’est pas le problème. Comme les séries de plateforme, les personnages font tout le boulot dans cette histoire et ils le font bien. Si cette lecture est tout à fait passionnante, on n’y retrouve pas non plus le souffle du premier opus dont la scène d’ouverture était du grand art. Ayant eu du mal avec le second, je ne dirai pas que c’est mauvais mais pas très bon non plus. Il y a une petite mécanique d’écriture qui commence à transpirer un peu. Si je me permets cet avertissement, c’est que la saga est certainement l’évènement blockbuster de la rentrée et que ce livre n’a pas besoin de moi pour trouver ses lecteurs addictifs.  J’en suis ravie pour eux et Pierre Lemaître, car écrire ou lire n’a jamais tué personne. Quant à la critique, elle est parfois difficile et comme le dit l’auteur dans Livre Hebdo : « Ecrire c’est moins de l’inspiration que de la transpiration » , ce récit sent un peu la transpiration quand même. Jeanne Thiriet

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Sagrada Familia et Pater Monster

Hors d’ici, Florence Delaporte, Le Cherche-Midi.

Qu’il est difficile de s’extraire de sa famille même quand elle ne vous donne rien… C’est toute l’histoire de Jeanne, une toute jeune-femme de 20 ans qui va devoir choisir entre rester en France ou vivre aux Etats-Unis, la famille ou le mariage, les études ou la figuration conjugale… Difficile de savoir qui on est quand on a eu, comme seule figure paternelle, une brute dotée d’une voix qui fait peur. Un père écrasant, violent, aux humeurs incontrôlables,  portées comme une blessure de guerre. Une mère qui ne dit rien, ne voit rien et consent, en ajoutant « Mais votre père vous aime » … Alors Jeanne hurle de l’intérieur, se défend envers et contre tous, agie par une unique envie : partir, se tirer, foutre le camp, avant que le temps ne l’engloutisse. Héroïque Jeanne qui passe au travers du déni familial, du mensonge paternel, des regrets maternels… Florence Delaporte suit mot à mot sa petite rebelle, dans une langue qui lui ressemble : forte et directe, fière et pudique. Ce roman intimiste remarquable de la rentrée 2020, est aussi une chronique de la vie à Rouen, dans les années 70 peut-être, ce n’est pas précisé. Jeanne, jeune héroïne du XXe siècle, y incarne à elle seule le combat contre le patriarcat, la violence sourde, subtile, perverse, tapie au sein de la famille bourgeoise, celle qui empêche de grandir.   Au travers elle, ce sont aussi les balbutiements du féminisme qui traversent ce roman, une prise de conscience solitaire avant même d’être un combat solidaire.

Bio express
Naissance : Rouen, 1959
Profession : traductrice et écrivaine.

Etudes :
États-Unis (l’Université de Wayne State, 1979-1980)

Allemagne (l’Université de Fribourg-en-Brisgau, 1980-1981) 

France (master lettres modernes, l’Université de Poitiers, 1990-1991).

Premiers livres : « Sœur Sourire. Brûlée aux feux de la rampe », en 1996. 

« Je n’ai pas de château », son premier roman, obtient le Prix Wepler 1998.