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Tina Modotti, la photographe des « campesinos »

Jeanne Thiriet-Olivieri

Bien qu’une partie de son œuvre ait été présentée aux Rencontres internationales d’Arles en 2000, l’exposition du Jeu de Paume rendait vraiment hommage à cette photographe de la première moitié du XXe siècle. En 400 images, la romanesque Tina Modotti y déployait son engagement artistique auprès des plus humbles.

Invisible jusque-là, elle vient rejoindre la cohorte des artistes qui méritent qu’on s’intéresse à leur travail.

Courageuse petite pionnière

Née à la fin du XIXe siècle, à Udine capitale du Frioul, dans une famille pauvre de cette région du nord-est de l’Italie, proche de l’Autriche, la petite-fille va rapidement travailler. Dès 11 ans, elle se fait embaucher dans une usine textile de soie. Comme beaucoup d’autre enfants dont la finesse des doigts était appréciée pour ce tissage délicat.

Il faut dire que son père inventeur génial mais malheureux est parti tenter sa chance, comme beaucoup d’Européens sans travail, en Amérique, avec sa fille aînée, laissant son épouse et les plus jeunes à la charge de… Tina.

L’adolescente est jolie, vive et ingénieuse et se débrouillera, jusqu’à ce que ses frères prennent la suite, pour faire vivre la famille.

Auprès de son oncle, elle s’initiera même à la photographie.

L’Amérique, terre de tous les possibles

A 17 ans, en 1912, elle embarque seule pour New York. Elle se débrouille ensuite, pour rejoindre son père à San Francisco. Même si leur vie est un peu plus aisée, Joseph a enfin une invention qui connait le succès : la machine à raviolis, il faut qu’elle travaille.

D’abord mannequin cabine, elle épouse rapidement un artiste charmant, mélancolique et velléitaire : Robo. Il va lui ouvrir les portes de la communauté artistique, libre et joyeuse de San Francisco, de ses nuit excentriques, parfois survoltées, où la beauté de Tina va bientôt l’embarquer dans l’aventure du cinéma muet.

Deux ou trois navets plus tard, où elle incarne à chaque fois, l’immigrée voleuse de mari, elle rencontre son grand amour Edward Weston, photographe renommé, dont elle sera le modèle et auprès duquel elle s’initiera réellement à l’art de la photographie.

Rencontre amoureuse certes mais coup de foudre artistique surtout.

Pourtant Tina veut rester libre et s’il l’initie au formalisme symbolique, elle se charge de le faire connaître au Mexique post révolutionnaire.

A Mexico, les artistes engagés pullulent, Diego Riveira, Frida Khalo pour ne citer qu’eux.

A ce moment-là et à cet endroit-là, Tina, élevée par un père militant communiste, trouve son sujet : le peuple. Il s’agit pour elle de renseigner la vie des ouvriers agricoles mais aussi d’en dégager l’esthétique et les valeurs.

Un engagement artistique dans la ligne du constructivisme 

Sa conscience politique trouve un sens et une action dans son art. Comme en témoigne ses photos. Séparée de Weston, qui est retourné vivre auprès de sa femme et ses enfants, son engagement, la conduira à Cuba, à Moscou, sans y trouver sa place, ni son utilité.

Après la guerre d’Espagne, où elle s’est engagée, elle reviendra au Mexique et y mourra d’une crise cardiaque dans un taxi. Sa mort ressemble au roman de sa vie. Sur sa tombe à Mexico restent ces quelques mots de Pablo Neruda Tina Modotti, ma sœur, tu ne dors pas, non tu ne dors pas.

Mais ce serait dommage de réduire son travail à du photo journalisme militant. Elle n’est pas que cela, ses photos témoignent d’un style, d’un travail, d’un cadrage qui n’a rien de fortuit mais l’accomplit en véritable artiste.

Comme beaucoup d’autres artistes, l’histoire l’a longtemps laissée dans l’ombre du génie d’Edward Weston. Les femmes y étant souvent regardés comme la deuxième roue d’un tandem artistique. Cette exposition a rendu justice à l’artiste qu’elle était. 

Mieux la connaître

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-compagnie-des-oeuvres/tina-modotti-photographe-et-militante-1699877
  2. https://www.radiofrance.fr/franceculture/tina-modotti-et-edward-weston-l-histoire-d-une-rencontre-photographique-1454258
  3. https://www.youtube.com/watch?v=gGxhEdTcMN8&ab_channel=FranceCulture
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Littérature française

Anna-Eva BERGMAN ou la genèse éternelle

Pour Anna-Eva Bergman, figure-clé de la peinture de l’après-guerre et habitée par la lumière, tout débutera et se terminera, par une éclipse.

Malgré une éclatante production, une vie d’ermite et d’introspection au service de son art, une œuvre unique d’alchimiste de la feuille métallique, elle restera jusqu’à la fin de sa vie, en 1987, madame Hans Hartung. Le MAM Paris lui rend hommage jusqu’au 16 juillet. Alléluia!

Une première rétrospective tardive mais ambitieuse. A travers plus de 300 œuvres, archives, documents visuels et audiovisuels, parfois inédits, le musée embarque ses visiteurs dans ce qu’il a nommé Un voyage vers l’intérieur.

Une passionnante exposition en forme d’hagiographie. Parfaitement à propos puisqu’à moins d’avoir été faire un tour à la fondation Hartung-Bergman, à Antibes, peu nombreux sont ceux qui connaissent son œuvre.

Pour être honnête, son invisibilité et l’absence d’historiographie, ne tiennent pas uniquement au fait qu’on l’ait laissé dans l’ombre du génie de son mari, qui avait grand respect pour son talent, mais aussi à la difficulté qu’il y a à reproduire photographiquement son art.

Il faudra attendre 1950, pour qu’elle déploie les jeux de lumières que lui apportent la feuille métallique. La feuille d’or transforme la matière en lumière, confie Bernard Derderian, qui fut l’assistant du couple. Cette technique particulièrement difficile est fondatrice de l’œuvre de Anna Eva Bergman. C’est la seule artiste du XXe siècle à l’utiliser ainsi, explique Hélène Leroy, la curatrice de l’exposition.

Interroger sans cesse notre place dans le cosmos

Elle cherche l’absolu, qui se cache derrière tout, dit Thomas Schlesser, historien d’art, l’univers, les paysages, la nature. Certains la rapprocheront de Rothko pour cette approche d’une peinture quasi contemplative. Elle-même se sentait plus proche de Jean Arp ou d’Antoni Tapiès.Le premier pour son rapport à la géométrie, le second peut-être pour ses collages. Et donc ses reliefs.

Une peinture doit être vivante et-lumineuse- contenir sa propre vie intérieure. Elle doit avoir une dimension classique-une paix et une force qui oblige le spectateur à ressentir le silence intérieur que l’on ressent quand on entre dans une cathédrale, écrit-elle. Lumineux écrit de l’artiste qu’elle a laissé en grand nombre. Tous rendent compte de son expérimentation intérieure permanente. Lorsqu’on l’interrogeait sur le sens de l’art, elle répondait montrer aux hommes quelque chose qu’ils ne savent pas mais qu’ils doivent connaître.  

Le livret de l’exposition du MAM particulièrement esthétique, nous invite d’ailleurs à la parcourir en mode méditatif. On se laissera emporter… Elle s’aperçut que la technique elle-même tant au niveau physique qu’à l’état méditatif et au niveau visuel, produisait l’effet qu’elle recherchait. Elle avait trouvé la technique parfaite, ponctueBernard Derderian.

L’horizon signifie pour moi, l’éternité, l’infini, au-delà du connu là où on passe à l’inconnu… C’est comme si cet horizon était la limite de toute l’expérience humaine. Comme si j’essayais de le reculer, de l’élargir.

Une longue vie d’apprentissage

Lorsqu’Anna-Eva quitte douloureusement Hartung, une dizaine d’année après leur rencontre-fusion à Paris et leur mariage-passion, elle sait que c’est le seul moyen pour elle de trouver son propre langage artistique. Cette vie consacrée à l’art mais aussi aux philosophies orientales et à la spiritualité, ce voyage intérieur dure une vingtaine d’année, elle se remariera avec Hartung en 1959.

Mais revenons 1939, première étape de sa route en solo. Elle quitte son paradis au soleil de Minorque, où le couple venait de vivre dix ans d’amour et d’eau fraiche pour retourner la Norvège où elle a grandi. Dans ce pays durement touché par la guerre, elle y retrouve la nature et sa puissance évocatrice mais aussi le feu dans un hôtel à Oslo où elle perdra tout : ses écrits et son travail.Tout perdre pour mieux renaître…

Dans les années 50 ,elle monte encore plus haut dans le Nord du Nord de la Norvège, elle saisit que son art passe par sa capacité à figurer cette lumière mais qu’il faut tout réinterpréter car la naturalité la gâcherait, écrit-elle.

Elle y vit ses premières expériences avec la feuille métallique.

Elle y vit sa propre métamorphose.

Une oeuvre tardive et mature

Ana-Eva est une laborieuse… dans le bon sens. Elle étudie longtemps la complexité de la dorure ancienne, se l’approprie et l’enrichit. Travaillant au bol d’Arménie, et maîtrisant parfaitement la technique, elle la dépasse. Elle utilise la feuille comme un support et va la recouvrir, la teinter, la déchirer, la superposer, créant des reliefs et provoquant la dispersion ou la réfraction de la lumière. Simone Hoffmann dans son documentaire, visible sur Arte, la nomme ainsi L’alchimiste de la lumière.

Ce geste presqu’artisanal, qu’elle rencontre tardivement, elle a plus de 40 ans, sera pourtant l’aboutissement et la genèse de son œuvre et lui apportera enfin la reconnaissance du public dans les années 60.

A sa mort, elle sera retombée dans l’oubli.

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Littérature française

Peupler la colline, entre conte et cantine

Avec son troisième roman Peupler la colline, Cécilia Castelli, confirme qu’elle rejoint les plus jolies voix de la rentrée. Petite soeur en littérature de Monica Sabolo ou de Lola Lafon, on n’a pas fini d’entendre parler d’elle.

Cécilia Castelli, la voix de l’enfance. Pour les plus chanceux d’entre nous, qui avaient pu le lire, ce talent particulier était déjà bien présent dans son premier roman Mollusque. Cette fois, il est au centre du récit. L’imaginaire et le rêve peuple le récit. Pas de limite, de borne, de frontière. Il suffit de savoir nager dans l’insensé… Talent présent aussi dans la description à hauteur de petit homme des milles tracasseries enfantines, prémices d’un monde des grands ou la différence mène à l’indifférence. C’est donc cela déjà qui vous embarque, une bouffée de tendresse pour un petit bout d’homme, tout droit sorti de La guerre des boutons ou de Poil de carotte.

Citer n’est pas tromper ni spoiler:

« Romain observait la crotte de nez collée au bout de son index. Il ne comprenait pas d’où venait le plaisir qu’il ressentait ni pour quelle raison il était fier d’avoir recueilli cette chose singulière du fond de sa narine, mais il l’admirait, elle était assez grosse, alors il se mit à la rouler entre ses doigts. »

Peupler la Colline p. 9

2° Le fantastique toujours au bout de la plume. La nature n’est jamais un simple décor chez l’autrice mais le lieu de la magie, de l’enchantement, la troisième dimension. La marmite à création pour occuper un vide, combler un départ, ressusciter une disparition. La dernière bouée de sauvetage des passages obligatoires à l’âge supérieur. Tout peut y arriver à qui sait observer, y compris le déploiement tout particulier en sensualité et sensibilité de la poésie de Cécilia Castelli. Pas de mensonge chez elle, il n’ y a pas de mère nature si ce n’est pour y accueillir de monstrueuses engeances.

Les histoires à la mort-moineu d’une cours de récré peuvent très bien transformer le bout de ficelle en marabout, en un rien de temps. La colline de Crussol être peuplée pour qui sait la regarder. mais nous ne sommes jamais chez Walt Disney.

3°Dans la lignée de la littérature érudite, que l’on voit poindre ici ou là, c’est l’occasion pour l’écrivaine de s’appuyer sur ce qui est sans doute son panthéon littéraire, la poésie. L ‘ancienne prof de Français devient passeuse, citant l’oulipien Jacques Roubaud, le chantre de la liberté Eluard ou bien Fior Di Tomba, une chanson d’amour populaire italienne. J’aime quand les textes cachent d’autres textes à l’infini comme de petites matriochkas…

Mon conseil ? Se l’offrir sans tarder et à lire les yeux bien ouverts.

Peupler la colline- Cécilia Castelli-Editions Le Passage

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Littérature française

Pépites de l’été 2021 (1) Le Nord du monde de Nathalie YOT

L’été c’est aussi l’occasion de lire quelques bijoux offerts par plus éclairé que soi… De découvrir des voix apparues le temps d’une rentrée littéraire. 

C’est le cas de Nathalie Yot. Artiste pluridisciplinaire, très reconnue dans le champs de la poésie, cette performeuse, collabore à plusieurs revues et a déjà publié plusieurs recueils. 

Le Nord du monde, son premier roman, publié aux éditions La Contre Allée, paru à La rentrée 2018, se le lit comme on court… à perdre haleine. 

Une écriture hypnotisante, comme son duo électro-acoustique, Natyocassan, et notamment Le ciment

C’est important parce qu’on comprend que l’écriture fait corps et voix. 

Le Nord du monde, c’est le roman errant d’une itinérance. Celle d’une femme abandonnée pour qui le désir devient pas. Elle marche.

Fragilisée par une séparation amoureuse, la narratrice et personnage principal fuit un homme, son homme-chien, pour ne plus sentir la douleur, elle marche encore. 

Le plus loin possible vers le Nord, Lille, l’Allemagne, les Pays-Bas, et au bout, les fjords de Norvège.

Elle lutte contre les éléments, le froid, la fatigue, la douleur, la faim, pour se sentir plus vivante.

« L’air on le prend, on le prend bien. Quand il y a beaucoup de vent, on se laisse ébouriffer, chahuter, ça nous est égal au contraire, on se dit que la puissance du vent nous aide pour combattre l’histoire de ne plus vouloir vivre.»

Les hommes, aussi, ça serre et ça sert… à se sentir vivante! Alors, elle enchaîne les rencontres et les pays. Jusqu’à la transgression ultime, doublée de l’amour définitif, enfin rencontré.

Mais qu’on ne racontera pas!

C’est un roman qui gratte, qui dit des choses qu’on ne veut pas entendre, qui pousse à la faute. Qui met en péril, sur le fil ténu de la moralité. Bien sûr qu’il dérange… Surtout ce que nous avions eu bien du mal à bien ranger. 

C’est un roman qui vacille, comme cette partie de notre humanité sans limite.

C’est un roman qui flirte avec thanatos parce que parfois c’est le seul moyen d’être certain qu’on est vivant, de se pincer moralement.

Nathalie Yot ne cède rien à la douceur. Comme un scalpel, ou les glaçons de l’hiver, elle nous réveille rudement. 

Magnifique !!

Le Nord du monde, Nathalie Yot, La Contre Allée

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Littérature française

L’épopée mélancolique, d’Haydée Santamaria, pasionaria cubaine.

Les révolutionnaires ne sont pas des poètes mais des soldats ? Pas si sûr ! Il faut avoir une sacrée foi en un idéal, en l’impossible, pour devenir guérillera, se battre contre l’injustice, la pauvreté et l’analphabétisme à Cuba au milieu du XXe siècle. Une bonne dose de courage, de renoncement et d’oubli de soi aussi…

Cette solide conscience politique amènera la toute jeune Haydée Santamaria à tenir le fusil, contre l’armée du putschiste Batista.

Une conscience politique pleine d’inconscience

C’est cela que raconte avec justesse et onirisme, le roman d’Amina Damerdji, la genèse d’un engagement politique. Ce moment où l’idéal devient certitude… Où le doute n’a plus sa place… Où on ne sait pas vraiment où on va!

Confrontée très tôt à la dureté de la vie des paysans, cueilleurs de cannes-à-sucre, dans la région où elle a grandi, l’Encrucijada, Haydée Santamaria sent qu’elle ne pourra se satisfaire de la vie banale que lui propose sa mère : bon mariage, enfants, résignation.

« Ce que je préférais, c’était la littérature et la littérature comme le sifflait ma mère, c’était tout à fait inoffensif », lui fait dire, non sans humour, l’autrice. La littérature aura été certainement le ferment le plus solide de l’engagement de cette autodidacte .

La jeune idéaliste, choisit de rejoindre le mouvement des jeunes marxistes, bientôt fédéré autour de Fidel Castro, alors jeune avocat, à La Havane, jusqu’à devenir une héroïne, une « mère » de la révolution cubaine.

 

Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça.

« Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça. Bien sûr, nous voulions du changement. Mais nous n’avions qu’une silhouette vague dans la rétine. Pas cette dame en manteau rouge, pas une révolution socialiste. C’est seulement après, bien après, que pour moi en tout cas, la silhouette s’est précisée. »

Comme un chant déçu, la mélopée d’une femme mûre

C’est le roman épique d’une jeunesse sans pareil, que propose Amina Damerdji, [interview en ligne] , bien loin d’une imagerie hagiographique. Oscillant entre l’illusion et la désillusion de son héroïne, , montre l’ambivalent chemin des révolutions, comme celui des grandes avancées démocratiques, ni tout blanc ni tout noir, mais le plus souvent teinté d’un gris tragique et amer.

Le récit démarre le 28 juillet 1980, à La Havane, la nuit précédant son suicide, Haydée Santamaria, 57 ans, déroule ses premières années militantes, dans une mélopée mélancolique. Seule, en proie à une profonde tristesse, elle lègue l’histoire de son engagement, à ces Cubains qui tentent de fuir le régime castriste par la mer, ces naufragés de la révolution au soleil, pour qui le régime est devenu une dictature : « 1980 est l’année de l’exode de Mariel qui commence avec ces 10 000 Cubains qui demandent l’asile à l’ambassade du Pérou… », éclaire l’autrice, que nous avons interviewé au cœur de l’été.

Entre le 5 avril et le 31 octobre 1980, 125 000 Cubains sont expulsés, considérés comme contrerévolutionnaires. « Je me suis toujours dit que pour elle, cela avait dû être terrible… Avoir passé sa vie à construire un Etat que les gens se sont mis à fuir … Cela ne doit pas être étranger à son suicide. », confie encore ’écrivaine. 

¡Hasta la victoria siempre!

A ceux-là qui partent, abandonnant l’île pour un monde qu’ils pensent meilleur, Haydée Santamaria rappelle le combat de sa jeunesse et la perte tragique d’être chers, torturés et tués par l’armée de Batista. Morts pour leurs idées.

« Mais tout cela, vous qui partez, vous qui ramez dans la nuit, vous a été enseigné à l’école…» leur psalmodie-t-elle.

Ce que ne dit pas le livre, c’est qu’Haydée Santamaria tombera dans les oubliettes de l’histoire de Cuba, ignorée voire reniée par ses compagnons d’armes. Il ne dit pas non plus, que Castro ne lui rendra pas hommage, le suicide étant jugé contrerévolutionnaire par les marxistes.

Amina Damerdji, rend justice ici à cette combattante courageuse et engagée, à toutes ces femmes qui n’ont pas eu peur de crier un jour « ¡No pasaran ! », comme la basque Dolorès Ibarurri ou bien « ¡Hasta la victoria siempre !» comme tant d’autres à Cuba. Mais qui se souvient d’elles ? Qu’elle en soit donc remerciée… Souvent ramenée à des rôles secondaires dans ces mouvement militaro-machistes, certaines ont pourtant bravé les tabous troquant la louche contre le fusil. Ainsi vécut Haydée Santamaria.

Un roman épique révolutionnaire

Amina Damerdji, [interview en ligne], jeune femme d’origine algérienne, spécialiste de la poésie cubaine et venue de la performance poétique, a baigné dans la littérature hispanique et latino-américaine et son roman est tissé dans ce savoir-faire particulier.

Le choix du genre, par exemple, le roman épique et révolutionnaire, à la Fuentes ou Vargas LLosa, mais aussi le sens d’un tragique coutumier, où mort et vie se côtoient comme deux amies, qui nous ramène à l’hispanique Garcia Lorca ou la sensualité gourmande du brésilien Jorge Amado, « Certains dimanches, j’avais faim et je petit-déjeunais au lit. J’emportais sur un plateau, la cafetière, un morceau de pain, un bout de beurre et du miel. Les sablés de goyave, je les réservais toujours pour le début de l’émission. Dès que j’entendais la musique d’annonce, je croquais à pleine dents dans le biscuit rond et laissais couler la confiture entre mes dents. »

Pourtant, pour échapper à l’histoire officielle, Amina Damerdji, a su conserver sa liberté de romancière et de poète, en écoutant le cri intérieur d’Haydée Santamaria, l’accompagnant dans ses dernières heures , enivrée de vodka, cadeau des alliés russes, peu aimés, et le récit fait écho à la fin tragique de certaines actrices hollywoodiennes, seule et désespérée.

La tessiture littéraire de « Laissez-moi vous rejoindre » nous ayant autant convaincue que le récit, on attend le deuxième roman avec attention.

« Laissez-moi vous rejoindre », Amina Damerdji, Gallimard

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Littérature française

« Je voulais raconter quelque chose du sacrifice politique, de l’idéalisme, et de la désillusion »

Cet été, Amina Damerdji, primo-romancière, a bien voulu nous éclairer sur son travail pour faire revivre Haydée Santamaria, pasionaria cubaine, héroïne de son livre, « Laissez-moi vous rejoindre », publié chez Gallimard. Tout a commencé à Cuba, où elle a résidé quelques mois, pour faire du terrain pour sa thèse sur la poésie cubaine.

Comment est né l’idée de ce roman biographique ?

J’ai vécu à Cuba plusieurs mois… Ce qui est très particulier, pour nous, en arrivant, c’est qu’il n’y a pas de publicités sur les murs mais des affiches, des portraits des grands hommes de la révolution : Fidel, Camilo Cienfuegos, Raul, le frère de Fidel, tous représentés de manière virile, avec leur barbe. Alors, lorsque j’ai entendu parler d’Haydée Santamaria, elle a tout de suite attiré ma curiosité parce que c’est une femme. Souvent on parlait des femmes de la révolution comme femme de… Celle de Fidel qui s’était occupée du programme, celle de Raul en charge du droit des femmes. Pourtant Haydée jouissait d’une vraie notoriété et reconnaissance, en tant que femme d’état sur l’île !  Je travaillais beaucoup à la Casa de Las Americas qui est une véritable institution culturelle à La Havane, une bâtisse blanche, très jolie qui se détache dans le paysage de la ville, située sur le Malecon, (la promenade de front de mer) et où il y a un fond de bibliothèque plus important qu’ailleurs. En discutant avec les gens présents, un peu au gré des coupures d’électricité, j’ai appris que c’est elle, totale autodidacte, qui avait créé ce lieu culturel. Elle y a fait venir de grands écrivains sud-américains, Garcia Marquez, Cortazar et des Français aussi Sartre et Beauvoir…

Il y a une sensualité très forte et notamment gourmande dans votre récit , qui vous inscrivit dans la lignée des auteurs sud-américains comme Jorge Amado, pour ne citer que lui, qui émaillait ses romans de plats locaux ?

Oui la dimension sensuelle m’a clairement intéressée. D’abord parce que cela fait partie d’un patrimoine littéraire effectivement. Il y a des choses que j’ai aimé dans la littérature cubaine ou sud-américaine que j’avais envie de retrouver par l’écriture, des ambiances (la chaleur, la moiteur, des saveurs, des sons) mais aussi parce que je ne voulais pas faire une hagiographie politique mais m’intéresser à cette femme dans sa chair.

Et le choix de cette double temporalité, sa jeunesse et la genèse de son engagement, jusqu’à la défaite de la Moncada, et les quelques heures avant son suicide  presque 40 ans plus tard?

J’ai été marqué par le livre d’un auteur cubain, Leonardo Padura, « L’homme qui aimait les chiens » et qui raconte la vie de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski, exilé à Cuba. Il peint notamment cette forme très sacrificielle d’engagement, in fine assez déshumanisante. En développant la vision de la jeune Haydée et en contrepoint celle de l’Haydée plus mûre (57 ans) qui s’adresse à ces personnes qui fuient Cuba, je voulais mettre en regard deux moments de bascule de la vie de cette femme et raconter quelque chose du sacrifice politique et de l’idéalisme, de la désillusion. 

Moi j’ai lu entre vos lignes un romantisme de la révolution…mais pas bêta !

Pour moi Haydée, au moment de son suicide, est justement cette femme qui a commencé sa vie, remplie d’idéaux romantiques, en quête de liberté pour transformer cette société cubaine. Forte de ses croyances puissantes, elle est emblématique d’autres jeunesses politiques, d’un type d’engagement qui s’est transformé aujourd’hui, n’emprunte plus les mêmes voies d’action.

Le fait qu’elle adresse son récit à ceux qui fuient,n’est-ce pas une façon de sortir du fantasme de la justice et justesse révolutionnaire?

Oui tout à fait pour moi, il y a vraiment l’élan de départ et la suite quelques années plus tard. Et d’ailleurs cela continue…

Tous ce groupe d’amis et frères d’armes, que vous décrivez, sont très vivants, comment avez-vous fait vos recherches ?

Je me suis documentée dans des livres d’histoire, sur place, à Cuba, puis de retour en Europe. J’ai aussi travaillé sur des archives numérisées, des documentaires et des captations trouvées sur internet.

Et vous avez pu recueillir des témoignages ?

J’ai aussi pu discuter avec plusieurs personnes qui l’avaient connue et beaucoup aimée en général.

Vous pouvez nous parler de ces poètes, sujets de votre thèse ?

Elle a porté sur un groupe de poètes qui sont passés de l’engagement officiel à la critique, et qui ont, pour la plupart, subi des mesures punitives, comme Luis Rogelio Nogueras, l’un des plus célèbres sur l’île, ou qui se sont exilés comme Raúl Rivero, le poète du groupe le plus connu à l’étranger, ou le romancier Jesús Díaz.

C’est donc votre premier roman, vous y pensiez depuis longtemps ?

L’idée a germé lors de mon dernier séjour à Cuba, en 2015. À ce moment-là, j’écrivais de la poésie. J’ai co-fondé une revue en 2011, qui s’appelle La Seiche, publié Tambour Machine en 2015 chez Plaine-Page et participé à plusieurs festivals de poésie orale. Je m’intéressais beaucoup à la poésie-action et à la performance. Quand j’ai commencé à m’intéresser à Haydée Santamaría à Cuba, je n’avais pas au départ le projet d’écrire un roman sur elle mais plus je me documentais et essayais de l’atteindre, plus elle s’éloignait de moi. La répétition des mêmes anecdotes, avec les mêmes mots, créait un voile de glace et finissait par figer le personnage au lieu de le rendre vivant. J’ai voulu, par la fiction, redonner vie à cette femme. Et à travers elle, raconter une histoire, celle d’un pays, d’un type d’engagement, mais aussi, celle de beaucoup d’autres femmes, d’un type de féminité assez peu représenté par la littérature..

Comment passe-t-on de la poésie au roman?

Au départ, le premier manuscrit écrit assez spontanément, était encore très poétique (cinq longues lettres qui ressemblaient plus à cinq longs poèmes en prose qu’à un récit romanesque !).Je l’avais envoyé à plusieurs maisons d’édition et reçu, au milieu de lettres type de refus, deux lettres plutôt encourageantes, avec des conseils de réécriture dont une des éditions Christian Bourgois. Mais ces conseils sont restés malgré tout un peu obscurs pour moi et puis ensuite, j’ai dû m’adonner à l’écriture de ma thèse et mettre de côté le projet. C’est un atelier Gallimard avec l’écrivain Hédi Kaddour, romancier venu également de la poésie, qui a agi comme un déclic pour moi. J’ai plongé dans un autre univers d’écriture, l’écriture romanesque avec ses personnages, sa sensorialité, sa narrativité, et ai commencé à me passionner pour cela. J’ai tout réécrit, de A à Z, et complètement différemment.

Et vous votre histoire Amina Damerdji ?

Je suis née aux États-Unis et j’ai ensuite grandi à Alger jusqu’en 1994. Ma famille et moi avons quitté l’Algérie pendant la Décennie noire (la guerre civile algérienne) d’abord pour la Bourgogne, où nous avons rejoint ma grand-mère qui en est originaire et s’était exilée avant nous, puis à Paris où j’ai fait le reste de ma scolarité et mes études. J’ai aussi vécu deux ans en Espagne, à Madrid.

« Laissez-moi vous rejoindre », Amina Damerdji, Gallimard

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« Fille » une histoire forte d’éducation patriarcale et de dictature du genre.

C’est l’histoire d’une femme mais finalement de nous toutesCe roman de Camille Laurens déploie, avec brio, la célèbre citation de Simone de Beauvoir, dans le « Deuxième Sexe » : « On ne naît pas femme : on le devient ».  Et cela arrive bien plus tôt qu’on ne le pense… Dès la proclamation de notre sexe à la naissance !  En nommant, on crée du réel… 

Le récit de la vie de Laurence (Laurens ?) débute à la fin des années 50, quand l’échographie balbutiait encore. Le « C’est une fille !» de la sage-femme, ouvrait alors la voie aux déterminants genrés.  Vous savez bien, ces partis-pris inconscients, ces comportements acquis et ces résidus d’imaginaires collectifs, étroitement liés au sexe du bébé.

Au commencement il y eût le père

Ils projettent instantanément le petit garçon dans un avenir triomphant et la petite fille dans le sien dépendant. Et souvent dans le non-être, le naître pas. L’avenir de Laurence s’ébauche donc, sur la déception d’un père, rêvant de fils-miroir et de circuits électrique.  S’en suit une vie de fille, femme, amante, mère entre résistance et compromis, pliants sous le poids d’une éducation genrée difficile à contrer.

La force de ce roman est de pourtant rester un roman. Ce n’est pas un essai mais bien l’histoire d’une fille emportée par un destin qui la dépasse et que ni elle ni sa mère ne contrôle.

Et puis un jour, Laurence à une fille qui n’acceptera pas de baisser la tête et qui veut jouer aux billes et au foot parce que la poupée et la dînette l’ennuie. Une jeune fille d’aujourd’hui qui veut être libre de ses choix et de sa vie. Plantant là sa mère et son histoire. 

Un vrai roman de « désapprentissage« 

C’est fort car ce n’est jamais de la théorie, Camille Laurens met bout à bout la foultitude de petits détails qui coupent les ailes aux petites filles. Et peu à peu son récit devient universel et ravive nos anecdotes personnelles. C’est ainsi que son histoire devient la nôtre. Un terrain favorable à ce qu’on nomme joliment la sororité et donc à la solidarité. Elle dénoue les petites complaisances, parfois complicité, à accepter l’ordre d’un monde où les filles ne pourrait être que victimes. Démonter les mécanisme de l’éducation patriarcale c’est le premier pas vers la liberté. Ce livre nous y invite.

L’évidence d’une prise de conscience

On retrouve dans le roman de Camille Laurens, la force des Marie Cardinal ou Benoite Groult qui à partir d’une vie de femme -souvent la leur- provoquaient une évidence, une prise de conscience de notre propre condition féminine, comme on disait à l’époque. Ces livres étaient alors les meilleurs moyens d’acquérir une conscience féministe. Et bien cela continue !

Décidément cette rentrée est pleine de bonne surprise ! Il faut lire « Fille » car on y on trouve une parcelle de nous-mêmes qui aide à grandir et à être fière de notre « condition ». C’est un beau roman…

Fille, Camille Laurens, Gallimard, 19,50

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Littérature française

« Nos espérances » ou l’histoire d’une génération désenchantée

Trois amies, trois histoires de femmes qui pourraient être celles de nos meilleures amies si nous avions quarante ans. Liss, Annah et Cate sont trois londoniennes emportées par le vent et le tourbillon de leur vie mais très lestées par les premiers bilans. Ce moment où un léger mouvement de tête vers l’arrière nous invite à se poser.  Plus tout à fait jeunes mais assurément pas vieilles, leurs premiers choix ont clairement passés le cap des options. « Nos espérances » est le roman de nos petites ou grandes trahisons de jeunesse. Choisir c’est trahir ? Un peu quand même… en tout cas ses propres illusions et souvent le moteur de sa jeunesse. 

L’amitié, un rempart complexe contre l’adversité

Anna Hope, l’autrice, opère un va et vient entre les balbutiements de leur affection en 1995, les silences et bégaiements des années suivantes jusqu’en 2018. Sans suivre pourtant de chronologie, le roman ressemble plutôt à une analepse, un va et vient entre hier et aujourd’hui. Comme des retrouvailles quand on s’est perdu de vue et qu’il manque des bouts d’histoire de l’une ou l’autre. Tous ces petits bouts finissent par prendre forme.  Vingt-trois ans d’amitié ce n’est pas rien et comme dans un couple, il y a des hauts et des bas sauf que, cette fois, la partie se joue à trois et que l’une d’entre-elles servira toujours de traits d’union aux deux autres. Pourquoi Liss, Cate et Hannah ont-elles préservé une telle amitié ? Sans doute parce qu’elle aura été leur bouée de survie toutes ses année où ce n’est pas si simple d’être jeune. Elle subsiste comme une trace de leur innocence, de leur croyance solide dans tous les possibles et est devenue la gardienne de cette lumière triomphante de leurs premières années. Qui la lâcherait ?

Une histoire de sororité sans dogmatisme

La force de ce roman est d’avoir installé ce thème universel dans notre époque. Peut-être est-il encore plus difficile d’être jeune aujourd’hui ? Ces trois femmes se débattent dans une époque « no future » où il est bien difficile de cultiver ses espérances, quand on appartient à cette « génération désenchantée », comme le chante Mylène Farmer. Elles se fraient donc, avec courage, une voie dans les nouveaux questionnements de ce XXIe siècle. Faire partie du monde ou juste agir dans sa vie ? Construire une famille sans illusions ou bien apprendre à vivre avec son désir non réalisé d’enfant ? Accepter que le mot réussite ne s’accorde pas au pluriel, surtout si on veut répondre aux injonctions de performance ? Vivre avec ses déceptions et ses manques ou écrire sa propre vie ?

Anna Hope réussit à rendre son lecteur captif de cet enchevêtrement de dilemmes contemporains, comme elle avait su le faire avec son magnifique « Salle de bal ». C’est une observatrice de l’intérieur, de l’intime. 

L’influence d’Alison Lurie et Doris Lessing ?

On retrouve en la lisant un plaisir connu avec Alison Lurie ou Doris Lessing. Elle dessine les contours d’une histoire des femmes d’aujourd’hui, de sororité aurait-on dit, il y a quelques temps, sans avoir peur de ce joli mot. D’ailleurs le titre en Français, choisi par son éditeur, ne s’en cache pas trop. Il y a dans ce « Nos » un peu de chacune d’entre nous. Sur les traces de ses deux illustres aînées, on se sent prête à suivre Anna Hope à toutes les pages. Je ne saurai trop vous conseiller d’emporter ce livre dans votre valise déconfinée. Jeanne Thiriet

« Nos espérances », Anna Hope, Gallimard