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« Que sur toi se lamente le Tigre », un premier roman majuscule !

Dans son court et intense premier roman, Emilienne Malfatto, journaliste reporter spécialiste de l’Irak, relate l’histoire impitoyable d’un féminicide dans l’Irak rural contemporain. Celui d’une toute jeune fille qui aura connu l’amour interdit puis l’horreur pour laver l’honneur de sa famille ! C’est l’impitoyable loi des hommes… gardée par les femmes ! 

« Je suis la vieille et le monde de mes enfants m’est étranger. J’ai consciencieusement appliqué à mes filles, les lois qui m’avaient été imposées. J’ai bâti autour d’elles la même prison que pour moi. J’ai justifié mon monde en le reconduisant… », psalmodie la mère en attendant la sentence.  

Ce livre édité par la maison d’édition tunisienne elyzad vient d’emporter le Goncourt du premier roman.  Son éditrice Elisabeth Daldoul en souligne l’écriture épurée et poétique. Elle a raison!

Il ne s’agit ni d’un essai, ni d’un document mais bel et bien d’un roman et de la naissance d’une écrivaine.  

Construit comme une tragédie : unité de lieu, de temps, d’action, où comme un procès dont nous serions le jury de hasard, le récit recueille la voix de chaque personnage, enfermé dans cette loi qui ordonne la mort de si jeunes vies. Chacun y berce son dilemme sournois et son accord muet. Se faisant l’écho d’une injustice sur laquelle ils n’auraient pas de poids mais qu’ils ne supportent pas. Insupportable « fatum », diraient les Latins, qui s’abat en même temps sur cette victime-accusée et sur ses bourreaux.Tous pris au piège? Accusée de quoi ? D’avoir aimé… Pris au piège par quoi ? Une loi sans âme. Tout cela n’empêche pas la mauvaise conscience.

« J’ai survécu à la guerre et ce soir je vais tuer, dit le frère et bourreau. Je vais mourir un peu en tuant. Mais mon bras ne tremblera pas. Tremblera-t-il ? » 

Sans enluminures inutiles, d’une simplicité transparente comme l’eau vive du Tigre, qui traverse l’Irak, l’écriture d’Emilienne Malfatto s’écoule en nous, sans bruit et lumineuse, au plus près de nos intimes tristesses. 

Personne n’aime la guerre. Personne ne supporte la loi assassine. Pourtant la plupart y participent.

Un premier roman majuscule !

« Que sur toi se lamente le tigre » Emilienne Malfatto (elyzad) Goncourt du premier roman.

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« Le chant du poulet sous vide », un premier roman caqu(hal)etant

Paule, jeune citadine et végétarienne, opère, à la mort de sa mère, un retour forcé à la ferme, missionnée par sa dernière volonté : « Il faudrait tuer Théodore. Le Borgne. J’aimerai que ce soit toi qui t’en occupes ». Fidélité filiale oblige, Paule s’exécute plutôt mal que bien. La mise à mort du poulet, puisqu’il s’agit de cela, va changer radicalement le point de vue de la jeune femme sur la passion de sa mère pour ses volatiles, si uniques qu’elle prenait le soin de les prénommer. Théodore sera vendu au marché avec son prénom et une courte bio, collés à même la peau. Hommage. Au fil des jours et de son élevage, Paule réitère pour chaque poulet son acte de reconnaissance après sa mise à mort, ce qu’elle fait de mieux en mieux avec plaisir…

On en dira pas plus, si ce n’est que le roman tient sa promesse et que Paule, sorte d’ingénue à la Amélie Poulain bouscule, par son engagement auprès de ses poulets, nos convictions parfois trop endormies.

Du deuil de la mère à la mort du poulet

D’où vient cette idée géniale et totalement absurde d’offrir une stèle en papier à sa volaille ? De la culpabilité de Paule de ne pas avoir su parler, discourir, à l’enterrement de sa mère… Les mots manqués alors se fabriquent ensuite à la chaîne comme en réparation. Mais aussi aussi pour effacer ce plaisir interdit que lui procure le fait de tuer. Parfois le deuil rend créatif et devient une aubaine. Parfois la mort des animaux ramène à la normalité de notre condition si fragile… Permettre d’envisager la fin rend plus intense le présent !

Faire le plein d’humanité au rayon volaille

L’élevage de Paule se transforme au fil des mots en une petite société. Chaque être caquetant à un nom propre, un charme, des envies et des tristesses. Lucie Rico rend passionnante cette société animale qui ressemble de près à la nôtre et qui rappelle des lectures enfantines comme Animals Farm.  Car les enfants ne s’y trompent pas, il y a beaucoup à apprendre des animaux. Mais si on a l’habitude des documentaires sur les singes, jamais les poulets n’auront été aussi minutieusement regardés. Et, il se trouve que Lucie Rico est documentariste et je vous garantis que sa plume l’est autant que ses yeux.

Néo ruralité et animalisme même combat ?

Et oui la tarte à la crème 2021 se retrouve au centre d’un propos plus politique qu’il en a l’air. La jeune Paule et son poulailler idéal ne vont pas que s’attirer des amis dans le village. A vouloir changer les codes et trop humaniser ses bêtes, tout peut virer à l’absurde voire à des absurdités. C’est là que le roman trouve sa dimension la plus comique d’ailleurs… C’est une fable donc le lieu de l’absurde ! D’autant que Lucie Rico pose aussitôt la question de l’hyper consommation qui nous transforme en producteurs incontrôlés puis en serial killer d’espèces. Attention certaines scènes pourraient vous rendre plus végétariens que flexitariens et plus du tout flexiterriens.

Le chant du poulet sous vide. Lucie Rico (POL)

Qui est l’autrice ?

Lucie Rico est née à Perpignan. Elle a travaillé dans l’éditions et les nouveaux media et réalise des documentaires. En cours d’écriture son deuxième roman : GPS.

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« L’inconnu de la poste » : l’ enquête captivante de Florence Aubenas

Ceci n’est pas un roman… mais l’enquête minutieuse d’une journaliste sur un fait-divers qui encore aujourd’hui, 13 ans après, reste mystérieux. Pendant sept ans, cette grand reporter au Monde aura assemblé près de « quatre valises » de notes, confie-t-elle, dans la très belle interview que la librairie Mollat de Bordeaux lui a consacrée.

Un jour d’août 2014 alors qu’elle est de permanence au Monde, dans ce mois généralement sans actu, elle reçoit le coup de fil d’une ancienne directrice de casting, qui la convainc d’enquêter sur le meurtre d’une jeune postière, en 2008, dont est accusé à tort un jeune homme, Gérald Thomassin, d’après son interlocutrice.

Gerald Thomassin, est l’une de ces étoiles filantes du cinéma français des années 80-90.

Le jeune homme fait, à 16 ans, ses premiers pas d’acteur dans Le petit Criminel de Jacques Doillon, et emporte le César du jeune espoir en 1991. Un diamant brut, sauvage, instinctif et libre. On se prend en le regardant, encore aujourd’hui, à rêver à Antoine Doinel et ses Quatre-cents coups… On rêve alors de le voir grandir à la lumière des caméras. Mais Thomassin traîne avec lui les fantômes d’une enfance assassine, marquée par la violence. Enfant de la DASS, il en conserve des plaies ouvertes, sa prison intérieure.

Hors champs, il prend la route de la drogue, l’alcoolisme et l’insertion a minima. Sur les conseils de copains de galères, il se retrouve à 34 ans dans un village de l’Ain, pas bien loin de Bourg en Bresse, dans un village de 3009 habitants, Montréal-la-Cluse, bien nommée et donc encaissée. Thomassin s’installe dans un sous-sol à moins de deux mètres de la Poste, où un jour de semaine, en 2008, à l’heure où les enfants vont à l’école, la jeune et jolie postière Catherine Burgaud se fait assassiner de vingt-huit coups de couteaux.

Assez vite les soupçons se tourneront vers les marginaux du village et plus particulièrement Thomassin. S’il a su s’attirer la tendresse de bien des gens de cinéma, ici dans ce village c’est plutôt la méfiance qui domine. Il faut dire que le jeune homme a bien du mal à ne pas faire l’acteur, tentant d’entrer un peu trop ouvertement dans la peau de l’assassin potentiel.

Alors que rien dans le dossier ne l’accuse réellement, il va sur sa propre dénonciation se retrouver en prison. C’est à ce moment-là que Florence Aubenas le rencontre et pendant cinq ans le voit régulièrement comme d’autres témoins d’ailleurs.

Une lecture passionnée et addictive

Une enquête d’abord, que l’on suit passionnément et, je vous le promets, fera sujet de conversations, voire de disputes entre lecteurs et amis. Chacun a son point de vue sur l’assassin potentiel. Florence Aubenas jamais pourtant ne pousse dans une voie plutôt qu’une autre. Sans doute, sa parfaite impartialité, laisse-t-elle libre court à nos convictions et autre imagination. La journaliste n’énonce pourtant que les faits, rien que les faits.

En lumière un jeune acteur fauché par la gloire

Pour les plus âgés, ce livre fait mémoire d’une époque très brillante et vivace du cinéma français. De très jeunes gens éclairaient régulièrement, nos écrans noirs : Charlotte Gainsbourg, Sophie Marceau, Romane Bohringer, Valérie Kaprisky qui souvent apparaissaient fragiles, cachés derrière un César amplement mérité. Comment résister au succès, ne pas être emporté par une notoriété trop rapidement acquise ? Même si Jacques Doillon n’a jamais lâché Thomassin, ni Dominique Besnehard, son agent, rien ni personne ne l’aura empêché de plonger dans ce qu’il maîtrisait au fond le mieux : la précarité.

En contre-champs toute l’humanité éclairante des « inconnus » de la vraie vie   

C’est la force et le talent de Florence Aubenas dans tous ses livres-enquêtes, prendre le temps qu’il faut pour connaître et mettre en lumière les « acteurs » de la vraie vie, ces gens normaux, ceux qu’on ne voit pas et pourtant recèlent d’une humanité singulière. Ceux qui font l’étoffe humaine des villages et des professions. Ceux que jamais un sondage ne pourra refléter. Laisser parler ce qu’on ne connait pas… La journaliste le met en pratique au travers de la voix de ceux-là qui font l’histoire. Ce ne sont pas des témoignages mais des gens tout simplement, qui vivent rient et pleurent, comme tout un chacun mais comme seuls eux-mêmes peuvent le faire.

Dans ce livre vous croiserez les copines de Catherine Burgaud, gentille bande solidaire; son père, l’ancien maire qui, inlassablement, veut trouver l’assassin pour rendre justice; l’ex-mari; le nouveau compagnon… Et puis les copains de galère, de cinéma, les amours ou les amis de Thomassin.

Une photographie d’une France mal connue voire peu reconnue

Qui sait parmi nous que ce village appartient à une vallée baptisée par ses habitants La plastique Vallée ? Où peu à peu les habitants ont délaissé leurs champs pour installer chez eux des machines à transformer le plastique et fabriquer les petits objets de Pif Gadget par exemple? Premier département français au niveau de l’industrie, on n’y connait pas le chômage… Pourtant à Montréal-la-Cluse, la toute petite poste est sans doute le dernier lien avec l’administration de Paris. Le dernier service social… Et la postière était bien gentille.

A ce jour, Thomassin est toujours porté disparu, alors qu’il se rendait à Lyon pour une confrontation judiciaire qui aurait pu l’innocenter.  

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« Nos corps étrangers » un premier roman cellulaire sous haute-tension…

Au départ, il s’agit d’un vieux fantasme écolo: quitter Paris pour retrouver un second souffle.Au départ il s’agit d’une famille comme les autres. Il y a  Maeva , collégienne qui suit ses parents en traînant les pieds. Quitter Paris et les copines pour atterrir dans un collège de « péquenots », comment ne pas ne pas se sentir trahie ? Et puis il y a Stéphane, le père, qui pense qu’ainsi il cautérisera la cicatrice que sa relation avec une collègue de bureau a laissé dans son couple. Enfin Elisabeth, la mère, qui s’est laissée porter par l’idée de se donner une seconde chance et de se remettre à peindre.

La maison du bonheur?

La maison du « nouveau départ » s’avère rapidement être un nid à colères et ressentiments divers.La transplantation de l’animal parisien à la campagne montre des signes visibles d’échec et de rejet. Stéphane ne supporte pas les temps de transports allongés, Elisabeth se bat avec des vomissements douloureux.Seule Maeva fait son trou, grâce à Richie, un beau et grand collégien noir.  Dans son sillage sa mère se remet à sa peinture avec passion.

Corps en mouvement

Alors pourquoi ce roman est-il cellulaire ?  Parce que les personnages opèrent des déplacements microscopiques, dans un environnement qui n’est ni tout à fait pareil ni totalement différent. Comme des micro-organismes. Vont-ils se fondre dans ce nouvel environnement ?

Mère et la fille s’ouvrent et s’enracinent au fil des trimestres scolaires, inaugurant de nouvelles interactions et s’ouvrant à une biophilie retrouvée. Stéphane le père se referme.  

Du corps il en est bien question. Dans le titre et tout au long du roman. De corps bavards mais de cerveaux sourds. 

De nouvelles barbaries

On n’en dira pas plus de cette histoire qui si à plusieurs moments semblent coutumière et contemporaine, s’accélère dans la seconde partie pour nous emmener vers un final totalement inattendu. L’angoisse est au rendez-vous. L’animalus parisianus peut se transformer en barbare s’il n’y prend garde ! 

Un premier roman sous tension qui devrait faire passer ce troisième confinement pour de la gnognotte.

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« Mon tout petit » : le livre plein de grâce de Delphine Apiou

Si vous l’avez raté en 2020, n’hésitez pas à vous l’offrir maintenant, vous y trouverez toute la tendresse de Delphine Apiou pour l’enfant qu’elle n’a pas eu.  Et mère ou non, vous en saisirez l’étrange écho.

Il en faut du courage, de la lucidité, de la tendresse pour s’adresser à celui qui naît pas là…

Il en faut du temps de vie et de divan, d’autodérision et de larmes discrètes pour le regarder et enfin lui parler.

Delphine Apiou – j’ai eu la chance de croiser son rire et ses yeux graves – nous offre ce joli morceau de bravoure en y ajoutant ce qui la fabrique intrinsèquement : son humour.

Je vous conseille en passant de lire TOUT Delphine Apiou.

Dans ce monologue épistolaire Delphine parle de tout… Enfin ce qui semble être la lutte finale de chacune d’entre nous. Vous savez l’histoire de la petite graine.

De l’évidence imposée à toute écolière : « Fille tu es, mère tu seras » ; à la trinité qui nous colle à la peau, à peine le bac en poche : amour-travail-bébé ; de la difficulté voire la déception de ne pas faire couple parce qu’être une femme libérée ce n’est pas si facile; des hésitations à se faire un bébé toute seule comme une grande ; enfin à l’affirmation libératoire qu’être femme ne passe pas pour nous toutes par la case maternité ! En une centaine de pages Delphine Apiou décrit le parcours d’une combattante.

Pas de bébé, pas de salut ?

Au XXIe siècle, encore, la réussite au féminin continue de briller comme un ventre rond.  Voire celui d’une autre si le nôtre s’y refuse. « Devenez parents » ressemble à un nouvel ordre moral ! Sans berceau point de salut ?  On n’aura jamais moins écouté le droit d’être femme sans enfanter qu’aujourd’hui…

Pourtant, on avait cru à quelques progrès en voyant éclore à New-York, les DINK (double Income No Kid)! Force est de constater en 2021, qu’il est bien difficile d’être prise au sérieux, déjà comme célibataire mais qui plus est sans enfant. Et qu’il est bien difficile de vivre l’impossibilité d’être mère car à la douleur personnelle vient s’ajouter la muette opprobre familiale et sociale. L’exclusion par défaut.

Pour certaine vient alors l’exigence d’être femme et sans enfant. En cela, ce livre sonne comme une libération pour toutes ! Etre ou ne pas être mère n’est pas la question ! La seule qui tienne vraiment est d’être une femme à part entière, engagée dans sa propre vie… de femme !

De souvenirs en petits mots tricotés

Mais ce livre n’est pas un essai, il est beaucoup plus joli que cela. Delphine Apiou dans sa lettre adressée à l’enfant qu’elle n’a pas eu, son tout-petit, se raconte comme toute mère. Son enfance, ses parents, ses amours, ses douleurs et maladie.

Elle raconte tout simplement. Par son récit, ses mots, ses souvenirs, ses blagues, et surtout son amour, de souvenirs en petits mots doux tricotés, elle donne vie à son enfant. Et sans doute à celui que chaque femme porte en elle dans sa besace imaginaire.

Salutaire !

Mon Tout Petit, Delphine Apiou, Editions Denoël

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Goncourt 2020 : Et si c’était elle? Djaïli Amadou Amal et ses Impatientes ?

L’autrice camerounaise, peule, musulmane est une voix importante de la littérature africaine. Dans son récit magnifique, « Les Impatientes », on retrouve sans doute une partie de sa vie, mariée de force à 17 ans et violentée dans le même temps, comme elle le confiait dans l’Heure Bleue, dans la longue interview accordée à Laure Adler à retrouver ici.

Ses trois impatientes, Ramla, jeune lycéenne brillante, Hindou, la plus timide, Safira, première femme d’un mariage polygame, incarnent trois destins de femme où chacune tentera de faire un pas de côté, pour échapper à une vie humiliante, pré-écrite par la tradition et son cortège de violences perpétrées.

Munyal, la patience soumise

La seule arme pour se protéger est transmise par les autres femmes, dans ce Sahel contemporain, c’est Munyal, la patience en peule. La patience, substrat culturel des femmes qui souvent chemine avec sa copine la douleur. Ce leg dont nous avons bien du mal à nous défaire… Il prend des tonalités différentes suivant les pays, mais ses fondations restent les mêmes : patriarcat, inaccessibilité à l’éducation, au travail, à disposer de son corps, à l’indépendance, au pouvoir et violences faites aux femmes… Sois patiente avec ton mari cela viendra … Enfin, quelque chose viendra… La fin de la soumission qui souvent va de paire avec la mort. Naturelle ou sous les coups.

Dans le roman de Djaïli Amadou Amal, la patience c’est la soumission au père, aux oncles, à la famille, au mari polygame et à sa première femme. La patience des épouses pour le bien-être du mari, après un mariage imposé et le viol conjugal. La patience c’est la soumission et le silence, les dents serrées sous voiles et tatouages. La transmission de cette obéissance se fait de mère en fille. Un univers cloîtré, dont chacune a patiemment construit les murs. Mais « Les impatientes » de Djaïli Amadou Amal, c’est aussi l’espoir d’y échapper, de se rebeller. 

Debout femmes esclaves et brisons nos entraves

Trois récits simples et puissants où se mêlent poésie, philosophie, incantation et récit sans concession.  Un roman bouleversant où chaque ligne dérange et donne les larmes aux yeux devant notre impuissance. Un roman solaire sur le courage et la tendresse des femmes quelle que soit l’aliénation subie. 

Il y a une dizaine d’années, Syngué Sabour avait signé un roman aussi impressionnant qui avait obtenu le Prix Goncourt, en 2008, « Pierre de patience », sur une femme qui n’avait d’autre choix que de vivre l’agonie de son mari en Afghanistan. Il fut récompensé par le Goncourt… Alors l’espoir est permis, nous verrons cela demain ! L’Académie amplifiera-t-elle la renommée de ce magnifique roman, déjà primé en 2019, par la Fondation Orange? Couronnera-t-elle cette grande écrivaine?

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« L’Intimité » ausculte nos désirs de maternité. Une symphonie héroïque !

Parfois essai, parfois document, tout le temps roman, le dernier livre d’Alice Ferney se dévore avec grande attention. Une histoire de la maternité et plutôt des maternités totalement contemporaine. On attend décidément pas un enfant en 2020 comme on le faisait il y a cinquante ans. Les enfants portent plutôt le doux prénom de Désirée que celui discuté d’Opportune. L’hallucination de la maternité désirée est devenu à la fois poison moderne et épopée contemporaine . Il y a aujourd’hui grâce aux évolutions de la science, congélation des ovocytes, FIV, PMA, GPA tant de possibilités de devenir mère ou père, à condition de passer par la case génitrice. Il y a parfois à bas bruits quelques voix qui s’élèvent pour assumer le non-désir de maternité voire d’enfant. Mais elles ont encore plus de mal à se faire entendre aujourd’hui. Le choix. Depuis les années 70, les femmes veulent avoir le choix de l’enfant. Les hommes aussi d’ailleurs. Depuis les années 70, on a pourtant du mal à faire le tri, tant la parentalité est devenue indispensable à l’existence. Faire famille, une raison sociale qui ne laisse plus de choix. Entre l’incantation et le diktat, il y a peu de place pour la liberté finalement. C’est Sandra, la libraire quarantenaire, qui porte cette respiration libre dans ce roman. Elle n’a pas d’enfant parce qu’elle n’en veut pas. Elle est célibataire parce qu’elle le veut . Un contre-modèle qui prend son droit de vivre au siècle du mariage « pour tous » et de l’enfant « pour tous ». Il ne s’agit pas de revenir sur ce droit légitime et démocratique. Mais Sandra porte une autre façon de vivre pleinement et pourtant regardée comme une curiosité au XXIe siècle, dont le couple semble être la clé de voûte. Niant même la difficulté à faire couple. Sujet qui résiste en arrière-plan du roman L’Intimité.

Regarder en face les affaires de femmes

Car avant tout l’Intimité, énoncée par Alice Ferney, c’est cela: regarder en face ce qu’on appelait, il y a moins de soixante ans, les affaires de femmes. Dans le secret des gynécées familiaux, le grand récit des femmes s’écoutait le plus souvent à la cuisine. Tous ces témoignages de naissances : dramatiques, douloureuses, heureuses ; d’accouchement difficiles et de médecins brutaux sont le ferment d’un des grands liens des femmes entre elles, leur alliance objective, ce qu’elles partagent le plus simplement entre inconnues.  Un corpus incroyablement divers d’histoires singulières, uniques, où vie prochaine et risque de mort se côtoient jusqu’au premier cri de l’enfant. Car il s’agit aussi de corps, sacrifiés, ouverts, parfois déchirés. La naissance est violente comme la nature. C’est sans doute cela qui lui donne sa dimension héroïque et aux mères leur statut de « chevalier.es » de la vie. La naissance reste le plus grand inconnu de la procréation. Est-ce pour cela que l’aventure est si terrifiante et tentante?

L’épopée héroïque de la naissance

Mourir d’aimer, c’est ainsi que s’ouvre le dernier roman d’Alice Ferney. On fait parfois un enfant par amour sans amour du risque. C’est le cas d’Ada et Alexandre, le jeune couple qui confie rapidement leur aîné, avant de partir à la clinique, à Sandra, la voisine sympa qui, elle, n’en veut pas d’enfant justement. Pourtant le petit Nicolas fait vibrer en elle l’écho d’une fibre inconnue. Plus tard, dans cette histoire viendra Alba qui veut être mère mais pas par insémination naturelle. Réduisant l’homme qu’elle aime à sa simple condition de géniteur et elle-même de génitrice.

Les maternités d’aujourd’hui, multifacettes et multi possibilités. 

Ce grand roman d’Alice Ferney, philosophique et éthique, questionne notre condition d’être humain qui n’en finissons pas d’inventer nos modus vivendi.  Notamment pour accéder au « grand » bonheur d’être parent même si la nature nous le refuse. Comme Sandra on se met à penser qu’on en fait peut-être un peu trop sur ce passage presqu’obligatoire pour être un adulte réussi. En prenant le risque de repousser les limites de la nature un peu loin. Comme Alba on peut défendre une conjugalité sans reproduction directe, on ne vous en dira pas plus.Comme Alexandre, on peut courir après l’enfant preuve d’amour de l’homme pour sa compagne, irrépressible désir d’être LE père envers et contre tous.

Que cachons-nous derrière nos postures? Pulsion ou désir?  

Après sa grande et belle saga familiale Les Bourgeois, Alice Ferney revient à l’histoire contemporaine presque futuriste de la maternité qui peut parfois tourner à l’essai éthique ou au document GPA mais qui reste passionnant grâce à ses personnages d’une originalité sans compromis.

Passé un peu sous silence cet été il est grand temps de lui rendre sa juste place dans cette rentrée littéraire traversée par les questions féministes.

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« Ce qu’il faut de nuit », l’édifiant roman d’un papa solo et d’un défaut de transmission.

Elever -seul – ses deux fils, ce n’est déjà pas facile… Elever – seul- deux fils quand on est leur père, sans doute un peu moins. Omni absente dans le récit, la « moman » est décédée d’une longue maladie, comme on le dit pudiquement. Elle continue pourtant à être la boussole du trio. 

Cahin-caha, ils vivent bien campés sur les deux piliers qui font leur loi et leur foi. Le foot, auquel Fus, l’aîné, donne tout son être et la section PS du père qui, au fil des ans, est devenue la deuxième famille, présente et solidaire. S’il n’y a pas beaucoup d’argent et si la Lorraine, où ils vivent, semble déserte et meurtrie, à la maison, il y a de l’amour, de la passion et des valeurs. Un pacte silencieux unit Fus et son père : protéger le plus jeune, Gillou, le doué de la classe, le prometteur candidat à l’ascenseur social. 

Alors quand Fus transgresse la foi du père dans le socialisme, et de la pire façon, leur monde s’écroule. Quand on est militant, on ne joue pas avec les valeurs. Le père se raidit sous le choc, la gifle et le poids de la honte. Il met Fus en exil de son amour… « On arrivait à vivre comme cela, en sachant, tant bien que mal… La semaine Fus et moi, on était en apnée, on se parlait sans se parler. On posait les pieds là où on pouvait encore les poser. »

C’est difficile de voir son enfant grandir hors sa propre loi ! Et impossible quand il emprunte les sens interdits. 

« Ce qu’il faut de la nuit »  est d’abord un grand récit sur la paternité. Seul narrateur le père s’exprime à la première personne tout au long, nous entraînant dans un voyage intérieur mêlé de doutes et de culpabilité, entrelacs des « on fait comme on peut, quand on est parent ! ». L’amour ne préserve pas de la déception.

Ensuite ce roman virtuose s’inscrit dans la tradition de la grande littérature sociale. Celle qui ouvre vers des univers et des personnes qui n’ont rien de remarquable, à priori. Au sens contemporain, rien de fameux permettant d’être vu. Ni argent, ni pouvoir, ni twitter, ni tribune. Il n’y est pas question de réussite mais de nos savoir vivre plus simplement. De nos choix et engagements, nos fidélités et transmission. De ce que veut dire être parent et jusqu’où on peut l’être. 

L’auteur, Laurent Petitmangin, a reçu en septembre le prix littéraire Georges-Brassens ainsi que le prix Stanislas du premier roman. Bien mérité, on lui aurait souhaité le Prix Victor Hugo s’il avait existé. Pour sa façon « d’incarner » la grandeur des oubliés de la République.

Et, last but not least, c’est le premier roman d’un cadre d’Air France, grand lecteur et prolixe écrivain même si jamais publié auparavant.

La langue est âpre, solide et poétique comme un accent du Nord : « Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde. Mon regard allait des coteaux, presque dans l’obscurité, à leurs visages bien éveillés, francs, éclairés par notre lampe-tempête. J’étais content ce soir-là et tous ceux qui avaient suivi. Je profitais de cette période. Il y avait trois mois que la moman était partie. J’avais évacué la peur de ne pas y arriver, de ne pas faire face à tout ce qu’il y avait à organiser, à gérer. Tout ce que j’avais déjà entrevu depuis trois ans. C’était terrible à dire, mais c’était presque plus facile maintenant qu’il n’y avait plus l’hôpital, les soirées et les dimanches passés à attendre. Presque plus facile. »   

Un vrai remède à la morosité de ce début d’automne 2020 et au couvre-feu bonne lecture!

« Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin, La manufacturedelivres

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«Impossible», ou la confession d’un enfant du XXe siècle

Parfois 171 petites pages font faire de très grands pas. L’auteur est un marcheur, un alpiniste napolitain, pas du genre pépère-Compostelle mais plutôt randonneur de l’extrême. Mais pour tous, l’exercice est le même : regarder où on met les pieds et assurer son équilibre. Perdre la notion du temps et de la destination et s’installer dans le moment. L’esprit pérégrine souvent bien loin des pieds.  

Mensonge ou vérité?

Le livre s’écrit dans ce champs et contre-champs. Au premier plan, un interrogatoire, enfin son procès-verbal, en typewriter, la typo des machines à écrire. Un dialogue entre un magistrat et le narrateur. Car en escaladant les sentiers escarpés des Dolomites, ce dernier a repéré un corps au fond d’un gouffre. Il appelle les secours et se retrouve au centre d’une enquête pour meurtre, soupçonné de l’avoir maquillé en accident. Le mort est un traître qui a balancé les membres du groupe révolutionnaire auquel ils appartenaient tous deux. Frères d’armes puis frères ennemis… Hasard ou vengeance ? 

La voie ouverte aux pérégrinations philosophiques

Ce dialogue avec le jeune juge, est le théâtre d’un autre duel, plus existentiel, philosophique et politique… Jeunesse contre vieillesse, ancien contre moderne, fonctionnaire de l’état et militant révolutionnaire, une réthorique en deux temps où les deux hommes se toisent mais ouvrent la voie d’une pérégrination philosophique.  

C’est sans doute cette dimension politique qui transforme ce livre en confessions d’un enfant du siècle dernier. Le narrateur-accusé prend la mesure du temps « J’ai plus de temps que vous. Non seulement celui déjà passé, mais celui d’à présent » ; de l’engagement politique : « Ces appartenances ont été interrompues, je n’ai plus été d’un lieu, ni d’une histoire personnelle. J’ai appartenu à une époque publique » ; ou bien   «Nous étions coupés de nos familles à l’arrachée, en renonçant, et en la reniant aussi, à la vie domestique. Nous pratiquions une autre appartenance. » Et bien sûr, ce livre pose la question de l’indépendance de la justice.

Le livre de presque tous les impossibles

En contre-champs, le narrateur écrit à sa bien-aimée, Ammoremio, un jeune amour qu’il ne veut pas tant mêler à sa vie d’avant. Des lettres magnifiques de poésie : « J’essaie d’inventer des anagrammes. Il y en a un qui me concerne directement : séparés. Son anagramme est : espéras. »

Alors à quels impossibles touche le livre ? Celui qui empêche de nier son passé, celui qui prive de liberté ? L’impasse de la vérité ou celle de la justice ? Face à ces impossibles, il reste pourtant la possibilité de l’amour qui seul sait écrire une nouvelle histoire et préserver l’innocence.

Impossible, roman d’Erri De Luca, publié chez Gallimard

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Liv Maria, la pépite romanesque de la rentrée

Roman d’apprentissage, récit initiatique, la liberté de Liv Maria se distille à chaque ligne du récit romanesque de sa vie chaotique. Un coup de vent frais sur la rentrée, venant de l’océan et signé Julia Kerninon, aux éditions L’Iconoclaste. Une très belle découverte!

Héroïne romantique comme la Jane Eyre de Charlotte Brontë, ou Emma de Jane Austen, Liv Maria est le centre, la seule identité, de ce livre road-movie, situé à la toute fin du XXe siècle. Moment où la géographie, perdant de ses limites, est devenu territoire de toutes les expériences. Et la jeune Liv Maria y mordra à pleine dents, quitte à y perdre des plumes.

Raison et sentiments

Personnage romanesque, Liv Maria est une sorte de Robinson Crusoé fin de siècle qui finira sur une autre île aux trésors, traînant ses secrets et ses douleurs. Mais surtout elle incarne la tragédie moderne, comme une Anna Karenine en basket, une Phèdre qui prendrait l’avion. Un destin difficile quand la liberté est encore si fragile et que bien des pionnières s’y sont aventurées au péril de leur désirs. Un destin qui s’acharne et auquel nul n’échappe.

Liv Maria est une îlienne de Bretagne, à la nature encore sauvage -d’où exactement? Bréhat ou peut-être Groix, cela n’est pas précisé ! -, solide comme son père, un viking Norvégien, Thure Kristensen, taiseuse comme sa mère, Mado Tonnerre, tenancière de café. Lecteur insatiable, Thure cite Faulkner ou Beckett à sa toute petite fille. Des parents fondateurs qui éclairent toute une vie. « Son père était un lecteur et sa mère était une héroïne », confie le narrateur.

Les forces du destin

Toute jeune, ils la poussent à quitter son caillou, après une agression. En exil permanent de son île et citoyenne du monde, elle vit, poussée par le vent, de pays en pays. En tournant le dos au malheur, elle rencontre l’amour et, ironie de la vie, le retour du passé dans le même temps: « Fous de joie, ils avaient trouvé un prêtre douteux qui avait accepté de les marier sur la plage d’El Paredon. »

Liv Maria baptisée dans la littérature et les embruns, nous emmène d’aventures, en voyages amoureux, bercés par l’exotisme des langages et des secrets bien gardés. « La langue qu’ils parlaient entre eux étaient une langue inexacte, un broken english d’expatriés, mais ils jouaient ensemble, ils faisaient rouler les mots entre leurs dents, ils se créaient comme ça un territoire, une cabane où ils pouvaient se tenir tous les deux dans un équilibre instable. »

Du souffle et de la fraîcheur

Un roman qui a du souffle, une écriture ample et une narration serrée; une tension permanente et une rencontre énigmatique qui traverse tout le récit. Je n’en dirai pas plus, sinon je vous priverai de grandes joies.

Je peux seulement vous confier qu’il est difficile de refermer ce livre, Liv Maria m’a laissée à l’abandon… Il est des histoires auquelles on s’attache plus qu’à d’autres! Cela fait partie des risques de la lecture.

Et puis, il y a comme un pincement au cœur à découvrir une autrice de grand talent, seulement à son cinquième roman… J’ai pris la mesure de ce que j’avais pu rater ! Et je compte bien me rattraper. 

Liv Maria de Julia Kerninon, L’Iconoclaste,19€