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Goncourt 2020 : Et si c’était elle? Djaïli Amadou Amal et ses Impatientes ?

L’autrice camerounaise, peule, musulmane est une voix importante de la littérature africaine. Dans son récit magnifique, « Les Impatientes », on retrouve sans doute une partie de sa vie, mariée de force à 17 ans et violentée dans le même temps, comme elle le confiait dans l’Heure Bleue, dans la longue interview accordée à Laure Adler à retrouver ici.

Ses trois impatientes, Ramla, jeune lycéenne brillante, Hindou, la plus timide, Safira, première femme d’un mariage polygame, incarnent trois destins de femme où chacune tentera de faire un pas de côté, pour échapper à une vie humiliante, pré-écrite par la tradition et son cortège de violences perpétrées.

Munyal, la patience soumise

La seule arme pour se protéger est transmise par les autres femmes, dans ce Sahel contemporain, c’est Munyal, la patience en peule. La patience, substrat culturel des femmes qui souvent chemine avec sa copine la douleur. Ce leg dont nous avons bien du mal à nous défaire… Il prend des tonalités différentes suivant les pays, mais ses fondations restent les mêmes : patriarcat, inaccessibilité à l’éducation, au travail, à disposer de son corps, à l’indépendance, au pouvoir et violences faites aux femmes… Sois patiente avec ton mari cela viendra … Enfin, quelque chose viendra… La fin de la soumission qui souvent va de paire avec la mort. Naturelle ou sous les coups.

Dans le roman de Djaïli Amadou Amal, la patience c’est la soumission au père, aux oncles, à la famille, au mari polygame et à sa première femme. La patience des épouses pour le bien-être du mari, après un mariage imposé et le viol conjugal. La patience c’est la soumission et le silence, les dents serrées sous voiles et tatouages. La transmission de cette obéissance se fait de mère en fille. Un univers cloîtré, dont chacune a patiemment construit les murs. Mais « Les impatientes » de Djaïli Amadou Amal, c’est aussi l’espoir d’y échapper, de se rebeller. 

Debout femmes esclaves et brisons nos entraves

Trois récits simples et puissants où se mêlent poésie, philosophie, incantation et récit sans concession.  Un roman bouleversant où chaque ligne dérange et donne les larmes aux yeux devant notre impuissance. Un roman solaire sur le courage et la tendresse des femmes quelle que soit l’aliénation subie. 

Il y a une dizaine d’années, Syngué Sabour avait signé un roman aussi impressionnant qui avait obtenu le Prix Goncourt, en 2008, « Pierre de patience », sur une femme qui n’avait d’autre choix que de vivre l’agonie de son mari en Afghanistan. Il fut récompensé par le Goncourt… Alors l’espoir est permis, nous verrons cela demain ! L’Académie amplifiera-t-elle la renommée de ce magnifique roman, déjà primé en 2019, par la Fondation Orange? Couronnera-t-elle cette grande écrivaine?

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« Avant que je l’oublie », un premier roman qui a tout d’un grand !

Sorti en août dernier, après avoir tenu la corde dans les sélections du Goncourt et autre prix de la rentrée 2019, ce roman vient d’emporter le prix fameux du livre Inter. Et tant mieux, il caracole au top des ventes de cet été. Et pour une bonne raison : il se traverse et nous traverse. 

La mort on n’aime pas trop en parler, hein ? Pourtant comment vivre sans ces deux bornes qui font la preuve de notre existence : la naissance et la mort. Et plus certainement celle d’un proche, aussi anonyme soit-t-il. C’est le roman du désarroi de ceux qui restent, sans bien savoir comment faire avec cela.  Plus près de l’élégie que de l’éloge funèbre, Anne Pauly trace au mot à mot la perte d’un père pas si aimable et pourtant aimé. Elle parle même dans une interview récente sur France Inter d’un livre « mausolée » à la mémoire du sien.

Un père « gros déglingo »

La narratrice et donc l’autrice regarde son mort en face dans une approche toute phénoménologique, laissant à la porte de l’hôpital son imagination, pour observer le grand bouleversement d’un temps qui s’arrête alors que tout autour continue. Dans le même temps ce mort est son père qu’elle perd, comme une image qui s’évanouit, et pour ne pas l’oublier, elle le met en suspension, le temps de le reconstituer, de reconnaître sa vie au travers de petits bouts de lui collectés. Sans concessions. Sa brutalité détestable contre sa mère, son alcoolisme, ses silences rugueux, ses coups de sang inexpliqués mais aussi, toujours en contre-point, l’autre père, celui qui dévoile sa tendresse en même temps que ses obsessions de collectionneur de proverbes bouddhistes et de plumes d’oiseaux ou de maniaque du quotidien. 

A chaque page elle soulève la poussière grise de l’armure du guerrier, peu admirable, et le dévoile à la lumière d’un quotidien qui, s’il n’a rien d’héroïque, ne manque pas de vie.  Elle mène l’enquête et fait un inventaire à la Prévert avant de refermer la porte de cette vie envolée. Sans s’épargner non plus.

Peut-on aimer sa brute de père ? Oui ! Peut-on se transformer en mer de glace face à lui ? Peut-on être égoïste face à la maladie et la vieillesse ? Oui ! Surtout quand on a vu sa mère s’en prendre pleins la gueule… Peut-on lui rendre hommage ? Oui ! Parce qu’aucun de nous n’est fait d’une seule pièce et que parfois en grattant on peut trouver mieux que ce qu’il n’y parait.

Ce livre nous met face à nos morts comme une invitation à les conserver dans leur normalité dans un souvenir qui rend justice à ce qu’ils ont été. Anne Pauly invite à créer son rite singulier, son libre hommage, face à notre désarroi , dans un monde où les seuls rites mortuaires proposés sont un service payant.

Un roman vivant comme un pouls d’aujourd’hui

La langue d’Anne Pauly est franche, nette, sans fanfreluche, elle la puise dans l’honnêteté de la femme qu’elle est devenue, dans son origine sociale, celle des « nobody » comme elle dit, et dans son humour farceur venant panser la tragédie. Car on rit en lisant ce livre. Il en reste à la fin, cette poésie qui ne masque jamais la douleur d’une fille qui n’a pas manqué de père. 

Extrait : « Que ses collègues qui l’appelaient Chipo parce qu’il pétait au bureau, lui accorde leur estime et le désignent comme porte-parole quand il fallait négocier avec le chef semblait lui avoir suffi. »

Avant que je l’oublie, Anne Pauly, Verdier Chaoïd, Prix du livre Inter

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« Elmet », quand le vert vire au noir

C’est le premier et magistral roman d’une toute jeune Anglaise de 30 ans, Fiona Mozley, qui a fini dans la « short list » du Man Booker Price 2017, équivalant du Goncourt chez nos amis du Brexit (ou pas), et qui vient de sortir chez Joëlle Losfeld Editions. Outre-Manche voire Outre-Atlantique, on le range dans la catégorie des « rural noir » -yes, in french also- c’est-à-dire des romans dont l’intrigue, tenant parfois du polar, se noue dans la campagne et la nature. 

Ici nous sommes dans le Yorkshire, la région où a grandi Ted Hugues, célèbre poète de l’innocente sauvagerie de la nature, mais surtout la plus grande des régions minières que le libéralisme violent de Margaret Thatcher a rendu exsangue, en écrasant l’une des plus grandes grèves de mineurs que connut l’Angleterre dans les années 80. 

Elmet, titre du livre, est le nom celte du West Yorkshire, sanctuaire de ceux qui veulent échapper à la loi et qui est resté indépendant jusqu’au VIIe siècle.

 C’est là que vit Dan, le narrateur, un jeune adolescent de 14 ans, délicat et fragile.  Avec son père, un géant de deux mètres, aux poings et bras impressionnants, connu pour son invincibilité, dans les combats de boxe clandestins, et sa sœur Cathy 15 ans qui aime rouler ses cigarettes, boire du whisky et tenir le fusil. Une nouvelle vie pour ces trois-là qui ont dû quitter la maison familiale à la mort de la grand-mère pour construire leur maison de leurs propres mains, sur un terrain abandonné entre la lisière du bois et la voie ferrée de la ligne Londres-Édimbourg. John élève ses enfants pour qu’ils deviennent libres et autosuffisants, il leur a construit une tour intérieure imprenable : « C’était la raison pour laquelle papa nous avait emmenés jusqu’ici : il voulait nous garder à l’écart, nous garder en nous-mêmes, nous protéger du monde. Nous donner une chance, disait-il, de vivre notre propre vie ».

Malgré les difficultés financières, la vie est simple et douce chez les Smythe. En complète autarcie, on y fait cuire son pain, décore la table de noël, et accueille les entrants avec une tasse de thé fumante. C’est la maison du bonheur face à la pauvreté et la barbarie environnante et le géant-boxeur se révèle plein de douceur et de bienveillance pour ses enfants. Mais la mélodie du bonheur n’aura qu’un temps, celui de Mr Price, propriétaire agricole et foncier, qui donne du travail aux journaliers agricoles et leur reprend via des loyers exorbitants.  Plus on s’approche de la ville, plus le monde de Dan devient rude, pauvre, violent et… contemporain. On est alors plus proche de Ken Loach que des sœurs Brontë. Fini la magie de la tendresse ou les esprits protecteurs de la forêt. L’utopie douce décrite par le jeune-homme se transforme en insoutenable barbarie.

Un conte social dont l’auteur revendique la critique implacable de l’Angleterre libérale d’aujourd’hui qui abandonne dans ses campagnes ses damnés de la terre. On attend son deuxième livre avec impatience !