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« L’Intimité » ausculte nos désirs de maternité. Une symphonie héroïque !

Parfois essai, parfois document, tout le temps roman, le dernier livre d’Alice Ferney se dévore avec grande attention. Une histoire de la maternité et plutôt des maternités totalement contemporaine. On attend décidément pas un enfant en 2020 comme on le faisait il y a cinquante ans. Les enfants portent plutôt le doux prénom de Désirée que celui discuté d’Opportune. L’hallucination de la maternité désirée est devenu à la fois poison moderne et épopée contemporaine . Il y a aujourd’hui grâce aux évolutions de la science, congélation des ovocytes, FIV, PMA, GPA tant de possibilités de devenir mère ou père, à condition de passer par la case génitrice. Il y a parfois à bas bruits quelques voix qui s’élèvent pour assumer le non-désir de maternité voire d’enfant. Mais elles ont encore plus de mal à se faire entendre aujourd’hui. Le choix. Depuis les années 70, les femmes veulent avoir le choix de l’enfant. Les hommes aussi d’ailleurs. Depuis les années 70, on a pourtant du mal à faire le tri, tant la parentalité est devenue indispensable à l’existence. Faire famille, une raison sociale qui ne laisse plus de choix. Entre l’incantation et le diktat, il y a peu de place pour la liberté finalement. C’est Sandra, la libraire quarantenaire, qui porte cette respiration libre dans ce roman. Elle n’a pas d’enfant parce qu’elle n’en veut pas. Elle est célibataire parce qu’elle le veut . Un contre-modèle qui prend son droit de vivre au siècle du mariage « pour tous » et de l’enfant « pour tous ». Il ne s’agit pas de revenir sur ce droit légitime et démocratique. Mais Sandra porte une autre façon de vivre pleinement et pourtant regardée comme une curiosité au XXIe siècle, dont le couple semble être la clé de voûte. Niant même la difficulté à faire couple. Sujet qui résiste en arrière-plan du roman L’Intimité.

Regarder en face les affaires de femmes

Car avant tout l’Intimité, énoncée par Alice Ferney, c’est cela: regarder en face ce qu’on appelait, il y a moins de soixante ans, les affaires de femmes. Dans le secret des gynécées familiaux, le grand récit des femmes s’écoutait le plus souvent à la cuisine. Tous ces témoignages de naissances : dramatiques, douloureuses, heureuses ; d’accouchement difficiles et de médecins brutaux sont le ferment d’un des grands liens des femmes entre elles, leur alliance objective, ce qu’elles partagent le plus simplement entre inconnues.  Un corpus incroyablement divers d’histoires singulières, uniques, où vie prochaine et risque de mort se côtoient jusqu’au premier cri de l’enfant. Car il s’agit aussi de corps, sacrifiés, ouverts, parfois déchirés. La naissance est violente comme la nature. C’est sans doute cela qui lui donne sa dimension héroïque et aux mères leur statut de « chevalier.es » de la vie. La naissance reste le plus grand inconnu de la procréation. Est-ce pour cela que l’aventure est si terrifiante et tentante?

L’épopée héroïque de la naissance

Mourir d’aimer, c’est ainsi que s’ouvre le dernier roman d’Alice Ferney. On fait parfois un enfant par amour sans amour du risque. C’est le cas d’Ada et Alexandre, le jeune couple qui confie rapidement leur aîné, avant de partir à la clinique, à Sandra, la voisine sympa qui, elle, n’en veut pas d’enfant justement. Pourtant le petit Nicolas fait vibrer en elle l’écho d’une fibre inconnue. Plus tard, dans cette histoire viendra Alba qui veut être mère mais pas par insémination naturelle. Réduisant l’homme qu’elle aime à sa simple condition de géniteur et elle-même de génitrice.

Les maternités d’aujourd’hui, multifacettes et multi possibilités. 

Ce grand roman d’Alice Ferney, philosophique et éthique, questionne notre condition d’être humain qui n’en finissons pas d’inventer nos modus vivendi.  Notamment pour accéder au « grand » bonheur d’être parent même si la nature nous le refuse. Comme Sandra on se met à penser qu’on en fait peut-être un peu trop sur ce passage presqu’obligatoire pour être un adulte réussi. En prenant le risque de repousser les limites de la nature un peu loin. Comme Alba on peut défendre une conjugalité sans reproduction directe, on ne vous en dira pas plus.Comme Alexandre, on peut courir après l’enfant preuve d’amour de l’homme pour sa compagne, irrépressible désir d’être LE père envers et contre tous.

Que cachons-nous derrière nos postures? Pulsion ou désir?  

Après sa grande et belle saga familiale Les Bourgeois, Alice Ferney revient à l’histoire contemporaine presque futuriste de la maternité qui peut parfois tourner à l’essai éthique ou au document GPA mais qui reste passionnant grâce à ses personnages d’une originalité sans compromis.

Passé un peu sous silence cet été il est grand temps de lui rendre sa juste place dans cette rentrée littéraire traversée par les questions féministes.

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« Ce qu’il faut de nuit », l’édifiant roman d’un papa solo et d’un défaut de transmission.

Elever -seul – ses deux fils, ce n’est déjà pas facile… Elever – seul- deux fils quand on est leur père, sans doute un peu moins. Omni absente dans le récit, la « moman » est décédée d’une longue maladie, comme on le dit pudiquement. Elle continue pourtant à être la boussole du trio. 

Cahin-caha, ils vivent bien campés sur les deux piliers qui font leur loi et leur foi. Le foot, auquel Fus, l’aîné, donne tout son être et la section PS du père qui, au fil des ans, est devenue la deuxième famille, présente et solidaire. S’il n’y a pas beaucoup d’argent et si la Lorraine, où ils vivent, semble déserte et meurtrie, à la maison, il y a de l’amour, de la passion et des valeurs. Un pacte silencieux unit Fus et son père : protéger le plus jeune, Gillou, le doué de la classe, le prometteur candidat à l’ascenseur social. 

Alors quand Fus transgresse la foi du père dans le socialisme, et de la pire façon, leur monde s’écroule. Quand on est militant, on ne joue pas avec les valeurs. Le père se raidit sous le choc, la gifle et le poids de la honte. Il met Fus en exil de son amour… « On arrivait à vivre comme cela, en sachant, tant bien que mal… La semaine Fus et moi, on était en apnée, on se parlait sans se parler. On posait les pieds là où on pouvait encore les poser. »

C’est difficile de voir son enfant grandir hors sa propre loi ! Et impossible quand il emprunte les sens interdits. 

« Ce qu’il faut de la nuit »  est d’abord un grand récit sur la paternité. Seul narrateur le père s’exprime à la première personne tout au long, nous entraînant dans un voyage intérieur mêlé de doutes et de culpabilité, entrelacs des « on fait comme on peut, quand on est parent ! ». L’amour ne préserve pas de la déception.

Ensuite ce roman virtuose s’inscrit dans la tradition de la grande littérature sociale. Celle qui ouvre vers des univers et des personnes qui n’ont rien de remarquable, à priori. Au sens contemporain, rien de fameux permettant d’être vu. Ni argent, ni pouvoir, ni twitter, ni tribune. Il n’y est pas question de réussite mais de nos savoir vivre plus simplement. De nos choix et engagements, nos fidélités et transmission. De ce que veut dire être parent et jusqu’où on peut l’être. 

L’auteur, Laurent Petitmangin, a reçu en septembre le prix littéraire Georges-Brassens ainsi que le prix Stanislas du premier roman. Bien mérité, on lui aurait souhaité le Prix Victor Hugo s’il avait existé. Pour sa façon « d’incarner » la grandeur des oubliés de la République.

Et, last but not least, c’est le premier roman d’un cadre d’Air France, grand lecteur et prolixe écrivain même si jamais publié auparavant.

La langue est âpre, solide et poétique comme un accent du Nord : « Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde. Mon regard allait des coteaux, presque dans l’obscurité, à leurs visages bien éveillés, francs, éclairés par notre lampe-tempête. J’étais content ce soir-là et tous ceux qui avaient suivi. Je profitais de cette période. Il y avait trois mois que la moman était partie. J’avais évacué la peur de ne pas y arriver, de ne pas faire face à tout ce qu’il y avait à organiser, à gérer. Tout ce que j’avais déjà entrevu depuis trois ans. C’était terrible à dire, mais c’était presque plus facile maintenant qu’il n’y avait plus l’hôpital, les soirées et les dimanches passés à attendre. Presque plus facile. »   

Un vrai remède à la morosité de ce début d’automne 2020 et au couvre-feu bonne lecture!

« Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin, La manufacturedelivres

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Littérature française

«Impossible», ou la confession d’un enfant du XXe siècle

Parfois 171 petites pages font faire de très grands pas. L’auteur est un marcheur, un alpiniste napolitain, pas du genre pépère-Compostelle mais plutôt randonneur de l’extrême. Mais pour tous, l’exercice est le même : regarder où on met les pieds et assurer son équilibre. Perdre la notion du temps et de la destination et s’installer dans le moment. L’esprit pérégrine souvent bien loin des pieds.  

Mensonge ou vérité?

Le livre s’écrit dans ce champs et contre-champs. Au premier plan, un interrogatoire, enfin son procès-verbal, en typewriter, la typo des machines à écrire. Un dialogue entre un magistrat et le narrateur. Car en escaladant les sentiers escarpés des Dolomites, ce dernier a repéré un corps au fond d’un gouffre. Il appelle les secours et se retrouve au centre d’une enquête pour meurtre, soupçonné de l’avoir maquillé en accident. Le mort est un traître qui a balancé les membres du groupe révolutionnaire auquel ils appartenaient tous deux. Frères d’armes puis frères ennemis… Hasard ou vengeance ? 

La voie ouverte aux pérégrinations philosophiques

Ce dialogue avec le jeune juge, est le théâtre d’un autre duel, plus existentiel, philosophique et politique… Jeunesse contre vieillesse, ancien contre moderne, fonctionnaire de l’état et militant révolutionnaire, une réthorique en deux temps où les deux hommes se toisent mais ouvrent la voie d’une pérégrination philosophique.  

C’est sans doute cette dimension politique qui transforme ce livre en confessions d’un enfant du siècle dernier. Le narrateur-accusé prend la mesure du temps « J’ai plus de temps que vous. Non seulement celui déjà passé, mais celui d’à présent » ; de l’engagement politique : « Ces appartenances ont été interrompues, je n’ai plus été d’un lieu, ni d’une histoire personnelle. J’ai appartenu à une époque publique » ; ou bien   «Nous étions coupés de nos familles à l’arrachée, en renonçant, et en la reniant aussi, à la vie domestique. Nous pratiquions une autre appartenance. » Et bien sûr, ce livre pose la question de l’indépendance de la justice.

Le livre de presque tous les impossibles

En contre-champs, le narrateur écrit à sa bien-aimée, Ammoremio, un jeune amour qu’il ne veut pas tant mêler à sa vie d’avant. Des lettres magnifiques de poésie : « J’essaie d’inventer des anagrammes. Il y en a un qui me concerne directement : séparés. Son anagramme est : espéras. »

Alors à quels impossibles touche le livre ? Celui qui empêche de nier son passé, celui qui prive de liberté ? L’impasse de la vérité ou celle de la justice ? Face à ces impossibles, il reste pourtant la possibilité de l’amour qui seul sait écrire une nouvelle histoire et préserver l’innocence.

Impossible, roman d’Erri De Luca, publié chez Gallimard

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Liv Maria, la pépite romanesque de la rentrée

Roman d’apprentissage, récit initiatique, la liberté de Liv Maria se distille à chaque ligne du récit romanesque de sa vie chaotique. Un coup de vent frais sur la rentrée, venant de l’océan et signé Julia Kerninon, aux éditions L’Iconoclaste. Une très belle découverte!

Héroïne romantique comme la Jane Eyre de Charlotte Brontë, ou Emma de Jane Austen, Liv Maria est le centre, la seule identité, de ce livre road-movie, situé à la toute fin du XXe siècle. Moment où la géographie, perdant de ses limites, est devenu territoire de toutes les expériences. Et la jeune Liv Maria y mordra à pleine dents, quitte à y perdre des plumes.

Raison et sentiments

Personnage romanesque, Liv Maria est une sorte de Robinson Crusoé fin de siècle qui finira sur une autre île aux trésors, traînant ses secrets et ses douleurs. Mais surtout elle incarne la tragédie moderne, comme une Anna Karenine en basket, une Phèdre qui prendrait l’avion. Un destin difficile quand la liberté est encore si fragile et que bien des pionnières s’y sont aventurées au péril de leur désirs. Un destin qui s’acharne et auquel nul n’échappe.

Liv Maria est une îlienne de Bretagne, à la nature encore sauvage -d’où exactement? Bréhat ou peut-être Groix, cela n’est pas précisé ! -, solide comme son père, un viking Norvégien, Thure Kristensen, taiseuse comme sa mère, Mado Tonnerre, tenancière de café. Lecteur insatiable, Thure cite Faulkner ou Beckett à sa toute petite fille. Des parents fondateurs qui éclairent toute une vie. « Son père était un lecteur et sa mère était une héroïne », confie le narrateur.

Les forces du destin

Toute jeune, ils la poussent à quitter son caillou, après une agression. En exil permanent de son île et citoyenne du monde, elle vit, poussée par le vent, de pays en pays. En tournant le dos au malheur, elle rencontre l’amour et, ironie de la vie, le retour du passé dans le même temps: « Fous de joie, ils avaient trouvé un prêtre douteux qui avait accepté de les marier sur la plage d’El Paredon. »

Liv Maria baptisée dans la littérature et les embruns, nous emmène d’aventures, en voyages amoureux, bercés par l’exotisme des langages et des secrets bien gardés. « La langue qu’ils parlaient entre eux étaient une langue inexacte, un broken english d’expatriés, mais ils jouaient ensemble, ils faisaient rouler les mots entre leurs dents, ils se créaient comme ça un territoire, une cabane où ils pouvaient se tenir tous les deux dans un équilibre instable. »

Du souffle et de la fraîcheur

Un roman qui a du souffle, une écriture ample et une narration serrée; une tension permanente et une rencontre énigmatique qui traverse tout le récit. Je n’en dirai pas plus, sinon je vous priverai de grandes joies.

Je peux seulement vous confier qu’il est difficile de refermer ce livre, Liv Maria m’a laissée à l’abandon… Il est des histoires auquelles on s’attache plus qu’à d’autres! Cela fait partie des risques de la lecture.

Et puis, il y a comme un pincement au cœur à découvrir une autrice de grand talent, seulement à son cinquième roman… J’ai pris la mesure de ce que j’avais pu rater ! Et je compte bien me rattraper. 

Liv Maria de Julia Kerninon, L’Iconoclaste,19€ 

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« Fille » une histoire forte d’éducation patriarcale et de dictature du genre.

C’est l’histoire d’une femme mais finalement de nous toutesCe roman de Camille Laurens déploie, avec brio, la célèbre citation de Simone de Beauvoir, dans le « Deuxième Sexe » : « On ne naît pas femme : on le devient ».  Et cela arrive bien plus tôt qu’on ne le pense… Dès la proclamation de notre sexe à la naissance !  En nommant, on crée du réel… 

Le récit de la vie de Laurence (Laurens ?) débute à la fin des années 50, quand l’échographie balbutiait encore. Le « C’est une fille !» de la sage-femme, ouvrait alors la voie aux déterminants genrés.  Vous savez bien, ces partis-pris inconscients, ces comportements acquis et ces résidus d’imaginaires collectifs, étroitement liés au sexe du bébé.

Au commencement il y eût le père

Ils projettent instantanément le petit garçon dans un avenir triomphant et la petite fille dans le sien dépendant. Et souvent dans le non-être, le naître pas. L’avenir de Laurence s’ébauche donc, sur la déception d’un père, rêvant de fils-miroir et de circuits électrique.  S’en suit une vie de fille, femme, amante, mère entre résistance et compromis, pliants sous le poids d’une éducation genrée difficile à contrer.

La force de ce roman est de pourtant rester un roman. Ce n’est pas un essai mais bien l’histoire d’une fille emportée par un destin qui la dépasse et que ni elle ni sa mère ne contrôle.

Et puis un jour, Laurence à une fille qui n’acceptera pas de baisser la tête et qui veut jouer aux billes et au foot parce que la poupée et la dînette l’ennuie. Une jeune fille d’aujourd’hui qui veut être libre de ses choix et de sa vie. Plantant là sa mère et son histoire. 

Un vrai roman de « désapprentissage« 

C’est fort car ce n’est jamais de la théorie, Camille Laurens met bout à bout la foultitude de petits détails qui coupent les ailes aux petites filles. Et peu à peu son récit devient universel et ravive nos anecdotes personnelles. C’est ainsi que son histoire devient la nôtre. Un terrain favorable à ce qu’on nomme joliment la sororité et donc à la solidarité. Elle dénoue les petites complaisances, parfois complicité, à accepter l’ordre d’un monde où les filles ne pourrait être que victimes. Démonter les mécanisme de l’éducation patriarcale c’est le premier pas vers la liberté. Ce livre nous y invite.

L’évidence d’une prise de conscience

On retrouve dans le roman de Camille Laurens, la force des Marie Cardinal ou Benoite Groult qui à partir d’une vie de femme -souvent la leur- provoquaient une évidence, une prise de conscience de notre propre condition féminine, comme on disait à l’époque. Ces livres étaient alors les meilleurs moyens d’acquérir une conscience féministe. Et bien cela continue !

Décidément cette rentrée est pleine de bonne surprise ! Il faut lire « Fille » car on y on trouve une parcelle de nous-mêmes qui aide à grandir et à être fière de notre « condition ». C’est un beau roman…

Fille, Camille Laurens, Gallimard, 19,50

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« Chavirer », le cri du corps qui prend au cœur !

Elles s’appellent Cléo, Betty et ont douze ou treize ans, la danse chevillée au corps et la tête pleines d’étoiles. Rien que la danse ! En contrepoint d’un quotidien banal et terne dans une banlieue « no hope ». Entrechats et arabesques les tiennent en équilibre au-dessus du bitume. La danse… Art parfait, école de l’exigence, défiant les lois de la pesanteur et de la vitesse, qui transforme ces toutes jeunes filles en bourreau de leur corps, sans faillir, jusqu’à l’épuisement. Ni douleur, ni plaisir n’ont de place dans ce monde où seule la perfection peut mener à la réussite. Tourner plus vite, sauter plus haut, port de bras et de tête royaux, servent à rejoindre le monde très fermé de l’exception. 

« Toute l’année, Cloé s’était habituée à parler le langage de la danse classique comme on s’essaye à prendre l’accent d’une langue étrangère sans jamais l’avoir en bouche« 

« Chavirer » de Lola Lafont, Actes Sude

Un conte de « sorcière » moderne

Elles en sont là Cléo et Betty, en lutte constante avec leur corps, elles n’entendent même plus les battements de leur cœur. Alors quand une jeune femme élégante et cultivée, Cathy, les approche et les fait exister pour ce qu’elles sont, de petites filles rêvant de s’envoler sur une scène d’opéra, elles acceptent bravaches la promesse d’un avenir meilleur, au gré d’une hypothétique bourse de la Fondation Galatée, mais aussi les cadeaux et le traquenard de dîners de vieux messieurs aux mains sales et baladeuses. La fée Cathy se transforme vite en sorcière quand elles résistent aux avances indignes, perverses et délictueuses.  

Un roman tissé au fil de mémoires récalcitrantes

Il y a beaucoup de facettes dans ce conte de « sorcière « . Au travers de cette Fondation Galatée, du nom de cette statue, oeuvre de Pygmalion, dont il tombera amoureux, on lit la dénonciation de notre société, érotisante et prédatrice, pour qui la marchandisation du corps est si banal que de toute jeunes filles peuvent devenir la proie de vieux (ou pas) dégueulasses ; on s’émeut de leur naïveté et candeur au nom d’une volonté de s’en sortir coûte que coûte; on ressent la culpabilité qui s’en suit, tatouée dans leurs muscles et tendons; leurs mâchoires serrées et le silence qui tue jusqu’au début de soulagement de la parole collective « mitou ».

Lola Lafon démonte tous les rouages de ces entreprises de destructions. La chasse, la séduction, la capture et l’aliénation, le tout dans l’aveuglement le plus complet de l’entourage. Cela donne dans le fond un livre engagé, déterminé et nuancé ! N’en déplaise aux esprits chagrins qui s’agaceraient qu’on puisse trouver ici matière à littérature. Le courage de l’écrivaine est aussi d’appuyer là où l’époque fait mal. Et rien ne lui échappe. Cela donne dans la forme une mémoire convoquée sous forme de kaléidoscope.

Lola Lafon écrit comme si elle construisait un collage de mémoires, les traces mnésiques de ses personnages forme un roman en patchwork . Elle y décrit l’adolescence, dans ses grandeurs et déchéances, dans le même ton que « La petite communiste qui ne souriait jamais ». Elle mène l’enquête avec la même exigence et impartialité que dans « Mercy, Mary, Patty » ; elle parle d’amour et de jeunesse avec toute la tendresse de « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce ». Lola Lafon est féministe et une autrice qui compte ! Un beau démarrage pour cette rentrée 2020 !

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« Avant que je l’oublie », un premier roman qui a tout d’un grand !

Sorti en août dernier, après avoir tenu la corde dans les sélections du Goncourt et autre prix de la rentrée 2019, ce roman vient d’emporter le prix fameux du livre Inter. Et tant mieux, il caracole au top des ventes de cet été. Et pour une bonne raison : il se traverse et nous traverse. 

La mort on n’aime pas trop en parler, hein ? Pourtant comment vivre sans ces deux bornes qui font la preuve de notre existence : la naissance et la mort. Et plus certainement celle d’un proche, aussi anonyme soit-t-il. C’est le roman du désarroi de ceux qui restent, sans bien savoir comment faire avec cela.  Plus près de l’élégie que de l’éloge funèbre, Anne Pauly trace au mot à mot la perte d’un père pas si aimable et pourtant aimé. Elle parle même dans une interview récente sur France Inter d’un livre « mausolée » à la mémoire du sien.

Un père « gros déglingo »

La narratrice et donc l’autrice regarde son mort en face dans une approche toute phénoménologique, laissant à la porte de l’hôpital son imagination, pour observer le grand bouleversement d’un temps qui s’arrête alors que tout autour continue. Dans le même temps ce mort est son père qu’elle perd, comme une image qui s’évanouit, et pour ne pas l’oublier, elle le met en suspension, le temps de le reconstituer, de reconnaître sa vie au travers de petits bouts de lui collectés. Sans concessions. Sa brutalité détestable contre sa mère, son alcoolisme, ses silences rugueux, ses coups de sang inexpliqués mais aussi, toujours en contre-point, l’autre père, celui qui dévoile sa tendresse en même temps que ses obsessions de collectionneur de proverbes bouddhistes et de plumes d’oiseaux ou de maniaque du quotidien. 

A chaque page elle soulève la poussière grise de l’armure du guerrier, peu admirable, et le dévoile à la lumière d’un quotidien qui, s’il n’a rien d’héroïque, ne manque pas de vie.  Elle mène l’enquête et fait un inventaire à la Prévert avant de refermer la porte de cette vie envolée. Sans s’épargner non plus.

Peut-on aimer sa brute de père ? Oui ! Peut-on se transformer en mer de glace face à lui ? Peut-on être égoïste face à la maladie et la vieillesse ? Oui ! Surtout quand on a vu sa mère s’en prendre pleins la gueule… Peut-on lui rendre hommage ? Oui ! Parce qu’aucun de nous n’est fait d’une seule pièce et que parfois en grattant on peut trouver mieux que ce qu’il n’y parait.

Ce livre nous met face à nos morts comme une invitation à les conserver dans leur normalité dans un souvenir qui rend justice à ce qu’ils ont été. Anne Pauly invite à créer son rite singulier, son libre hommage, face à notre désarroi , dans un monde où les seuls rites mortuaires proposés sont un service payant.

Un roman vivant comme un pouls d’aujourd’hui

La langue d’Anne Pauly est franche, nette, sans fanfreluche, elle la puise dans l’honnêteté de la femme qu’elle est devenue, dans son origine sociale, celle des « nobody » comme elle dit, et dans son humour farceur venant panser la tragédie. Car on rit en lisant ce livre. Il en reste à la fin, cette poésie qui ne masque jamais la douleur d’une fille qui n’a pas manqué de père. 

Extrait : « Que ses collègues qui l’appelaient Chipo parce qu’il pétait au bureau, lui accorde leur estime et le désignent comme porte-parole quand il fallait négocier avec le chef semblait lui avoir suffi. »

Avant que je l’oublie, Anne Pauly, Verdier Chaoïd, Prix du livre Inter

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« Nos espérances » ou l’histoire d’une génération désenchantée

Trois amies, trois histoires de femmes qui pourraient être celles de nos meilleures amies si nous avions quarante ans. Liss, Annah et Cate sont trois londoniennes emportées par le vent et le tourbillon de leur vie mais très lestées par les premiers bilans. Ce moment où un léger mouvement de tête vers l’arrière nous invite à se poser.  Plus tout à fait jeunes mais assurément pas vieilles, leurs premiers choix ont clairement passés le cap des options. « Nos espérances » est le roman de nos petites ou grandes trahisons de jeunesse. Choisir c’est trahir ? Un peu quand même… en tout cas ses propres illusions et souvent le moteur de sa jeunesse. 

L’amitié, un rempart complexe contre l’adversité

Anna Hope, l’autrice, opère un va et vient entre les balbutiements de leur affection en 1995, les silences et bégaiements des années suivantes jusqu’en 2018. Sans suivre pourtant de chronologie, le roman ressemble plutôt à une analepse, un va et vient entre hier et aujourd’hui. Comme des retrouvailles quand on s’est perdu de vue et qu’il manque des bouts d’histoire de l’une ou l’autre. Tous ces petits bouts finissent par prendre forme.  Vingt-trois ans d’amitié ce n’est pas rien et comme dans un couple, il y a des hauts et des bas sauf que, cette fois, la partie se joue à trois et que l’une d’entre-elles servira toujours de traits d’union aux deux autres. Pourquoi Liss, Cate et Hannah ont-elles préservé une telle amitié ? Sans doute parce qu’elle aura été leur bouée de survie toutes ses année où ce n’est pas si simple d’être jeune. Elle subsiste comme une trace de leur innocence, de leur croyance solide dans tous les possibles et est devenue la gardienne de cette lumière triomphante de leurs premières années. Qui la lâcherait ?

Une histoire de sororité sans dogmatisme

La force de ce roman est d’avoir installé ce thème universel dans notre époque. Peut-être est-il encore plus difficile d’être jeune aujourd’hui ? Ces trois femmes se débattent dans une époque « no future » où il est bien difficile de cultiver ses espérances, quand on appartient à cette « génération désenchantée », comme le chante Mylène Farmer. Elles se fraient donc, avec courage, une voie dans les nouveaux questionnements de ce XXIe siècle. Faire partie du monde ou juste agir dans sa vie ? Construire une famille sans illusions ou bien apprendre à vivre avec son désir non réalisé d’enfant ? Accepter que le mot réussite ne s’accorde pas au pluriel, surtout si on veut répondre aux injonctions de performance ? Vivre avec ses déceptions et ses manques ou écrire sa propre vie ?

Anna Hope réussit à rendre son lecteur captif de cet enchevêtrement de dilemmes contemporains, comme elle avait su le faire avec son magnifique « Salle de bal ». C’est une observatrice de l’intérieur, de l’intime. 

L’influence d’Alison Lurie et Doris Lessing ?

On retrouve en la lisant un plaisir connu avec Alison Lurie ou Doris Lessing. Elle dessine les contours d’une histoire des femmes d’aujourd’hui, de sororité aurait-on dit, il y a quelques temps, sans avoir peur de ce joli mot. D’ailleurs le titre en Français, choisi par son éditeur, ne s’en cache pas trop. Il y a dans ce « Nos » un peu de chacune d’entre nous. Sur les traces de ses deux illustres aînées, on se sent prête à suivre Anna Hope à toutes les pages. Je ne saurai trop vous conseiller d’emporter ce livre dans votre valise déconfinée. Jeanne Thiriet

« Nos espérances », Anna Hope, Gallimard

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Amour et Histoire Littérature française

Nuits d’été à Brooklyn ou la fausse légèreté de Mademoiselle Schneck

Août 91, à Crown Heights, un quartier de Brooklyn, un jeune Afro-américain de 7 ans, Gavin Cato, meurt écrasé, accidentellement, par la voiture d’un jeune Juif.  Trois nuits d’émeutes s’en suivent, trois nuits où une foule de jeunes, traversée par de funestes rumeurs quant à la responsabilité du jeune conducteur, scandera « A mort les Juifs ! ». Jusqu’à ce que l’un d’eux, Yankel Rosenbaum soit tabassé et poignardé à mort. La seule émeute antisémite qu’ait jamais connu New York. 

Août 91, Esther, une jeune française, talentueuse étudiante, effectue son premier stage, comme journaliste, dans le bureau new-yorkais d’un grand quotidien français. Esther veut comprendre les raisons qui ont précipité ces deux communautés, vivant en paix jusque-là, dans cette violence haineuse. La jeune-femme est juive et ces nuits font écho à son histoire familiale, même si elle a tenté de l’ignorer jusque-là, même si l’insouciance de ses vingt ans s’étale comme un pauvre cataplasme sur la tragédie familiale et nationale. 

Mais elle veut enquêter et prend rendez-vous avec un professeur d’université. Frederick est magnifique et spécialiste de Flaubert. Il est marié, a 41 ans et est noir. Coup de foudre assuré! Face à la colère haineuse de la rue, l’éclaircie de leur amour va s’imposer comme une réparation.

Petite et grande histoire de la vie

Quel que soit son sujet Colombe Schneck s’applique toujours à faire un roman biographique, à mettre en perspective des parcelles de sa vie et l’histoire de la nôtre. Elle mélange subtilement, légèreté et tragédie, anecdotes et évènements, l’insouciance de sa jeunesse à l’école alsacienne et la souffrance de celle de sa grand-mère. Le tragique d’une nuit de massacre à la fleur de lait d’un café.

Colombe Schneck se lit dans les détails, les recoins où s’accumulent les bribes de sens de sa vie. Elle adore décrire par le menu tout ce qu’elle voit, un tic de journaliste sans doute ou la volonté de photographier le réel ? Elle le fait avec ironie, à la Philip Roth ou Jonathan Safran ou bien innocence à la Woody Allen.  

Esther agace avec ses coquetteries de petite Parisienne, fait rire avec son regard aigu et finalement convainc par sa sincérité. Qui par ailleurs aurait pu inventer ce prof érudit et spécialiste de « Madame Bovary », à qui finalement il ressemble ? 

Colombe Schneck est pleine de recoins, on vous aura prévenu.

Le livre est sorti début mars, au début du confinement. Bien avant la secousse du meurtre de George Floyd par la police en mai 2020. Impressionnante coïncidence. Mais la question de l’autrice, au-delà du communautarisme,  est la même que celle de l’Ukrainien Vladimir Korolenko qu’Esther cite :  « Vladimir Korolenko se demande comment un voisin peut se transformer en monstre. Comment les « retenues ordinaires de civilisation peuvent disparaître aussi rapidement ». Vladimir Korolenko n’offre pas de réponse. », Esther va tenter de trouver la sienne en ne déniant plus son histoire. Et Colombe Schneck en dépliant la sienne. Jeanne Thiriet

Nuits d’été à Brooklyn, Colombe Schneck, Stock

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Littérature française

Sois gentil tue-le ! Pas seulement parce que c’est mon frère…

L’auteur Pascal Thiriet est bien mon frère !

Maintenant que c’est dit, on peut vraiment passer à autre chose : Pascal Thiriet est tout à fait un auteur. Du genre ce qu’il y a de plus sûr. Son quatrième roman est une nouvelle fois l’occasion d’imposer un style apparemment très libre mais surtout très inspiré de sa vie à Sète. On sent presque le Sétois d’origine mâtiné de jolies racines corses.

Pascal, son personnage principal est un pêcheur, pas à ligne, non un vrai sur un gros bateau, baptisé Le mort à crédit, parce que sans crédit pas de bateau. Pascal n’a jamais lu Céline, et ce n’est pas du tout grave! Pascal reçoit un jour une lettre de Murène, sa nouvelle copine et co-équipière de chalutier, sans hésiter il prend un fusil et part la rejoindre en Corse. Mais avant cela, il lui arrive des tas de trucs avec des méchants, vraiment, et des gentils, vraiment aussi. C’est un polar mais ce pourrait être aussi un western maritime. Vous le verrez en le lisant, il y a même une sorte d’attaque de diligence de la mer, dans une scène dont l’expertise de marin pourrait être certifié, dans n’importe quel port de la méditerranée.

Donc, le Far West dans ce livre, c’est la Mare Nostrum. Les justiciers n’ont rien de gladiateurs mais se rapprocheraient plutôt des Pieds Nickelés, quant aux héroïnes, un sérieux cocktail de Colomba et Calamity Jane, elles n’ont peur ni du sexe, ni de la mort. 

Rien que pour ce récit héroïque et comique, je vous conseille de mettre dans votre valise de déconfinés, ce roman réjouissant.

Mais plus sérieusement, Pascal, l’auteur – je sais, c’est confusant – a une poésie qui a mon avis aurait pu séduire Michelet. Pas l’auteur de Sorcières mais celui du Peuple. Il écrit au fil de ses romans, une poétique des petits, des sans tribune ni réseaux sociaux, des habitués des Cafés du port, des philosophes de l’anisette. Roman après roman, il crée une esthétique du prolétariat, des pauvres, de ceux qui n’ont comme seule richesse qu’eux-mêmes, c’est-à-dire beaucoup plus que d’autres qui ont tout et qui ne sont rien, à part dans les yeux de leurs banquiers.

Il déploie, opus après opus, un style totalement singulier et implacable qui va de : « Quand je suis arrivé à la maison, il faisait presque sombre, rien ne bougeait, ni sur la terre ni au ciel. », premières lignes du roman, en passant par « Fais pas ta mouette qui se renifle sous l’aile » ou bien « Y’a ton jean qui dit que t’as aimé la bouffe des pubs, toi aussi ».

Donc une histoire et un style cela s’appelle de la littérature. A consommer en haute dose ! Parce que contre l’ennui rien ne vaut un bon livre. Sois gentil tue-le ! En est un.

Sois gentil, tue-le, Pascal Thiriet, Jigal Polar